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True detective

"From the dusty mesa..."
 

Bizarre. Étrange phénomène. Comme si la fin de Breaking bad avait soudain exhorté les ardeurs et provoqué la transe. Un engouement démesuré. Une ivresse collective, avec la gueule de bois au bout. En manque. Tout le monde qui défaille. Cherchant à pallier l’absence créative et addictive qu’a laissé la série culte de Vince Gilligan (arrivée, elle, après la fin de Sur écoute et des Soprano), True detective s’est retrouvée, de fait, portée aux nues comme s’il fallait à tout prix combler un vide télévisuel qui s’est entrouvert là, immense et douloureux. House of cards n’y est pas arrivée (pensez, de la magouille politique comme divertissement…) malgré son élégance folle.

Game of thrones non plus (surestimée et ennuyeuse avec ses interminables intrigues de palais et de pouvoir). Ni Top of the lake (trop hermétique, trop élitiste, et néanmoins magnifique). Ni Homeland (déjà en train de péricliter). Aucune n’avait, visiblement, l’audace et la majesté de Breaking bad, gravée en dur et pour toujours dans le cœur échevelé des downloaders. Sauf True detective, LA série providentielle qui ferait joindre les mains et se plier à genoux, les yeux illuminés, grands ouverts. Question bête : sans le buzz, sans la hype, sans HBO, sans Woody Harrelson et sans Matthew McConaughey, aurait-on à ce point encensé la série ? L’aurait-on fait ?

Aurait-on loué sa grandeur et son originalité apparente (on se pâme, exagérément, de la complexité de ses arcs temporels qui n’ont pourtant rien de complexe), escamoté ses tares et ses malfaçons ? À voir. Certes, True detective affiche une exigence qui la place bien au-dessus de la production télévisuelle actuelle (et même cinématographique), mais ne fait que reprendre de vieilles ficelles à son avantage, du réchauffé et des codes à sa sauce (cajun). Du genre et des lieux communs donc (on ressort les vieux dossiers pour confirmation, de Se7en aux Rivières pourpres en passant par Memories of murder), mais magnifiés souvent, chiadés même : deux flics dissemblables, antagonistes sur presque tout, une enquête sur plusieurs années, un serial killer insaisissable et terrifiant…

S’appuyant sur de multiples références visuelles et culturelles (pratiques païennes, rites sataniques, emprunts littéraires à Robert W. Chambers et Ambrose Bierce, photographies éthérées de Richard Misrach, travaux telluriques d’Andy Goldsworthy découverts dans Rivers and tides…), la série fonctionne également sur plusieurs modules de temps (au moins jusqu’à son dernier tiers) en confrontant flashbacks entremêlés (1995 et 2002) et présent tourmenté (2012). C’est de ces intervalles que semble surgir l’insondable obscurité de la psyché qui est la nôtre, de ce tumulte archaïque et profond que deux hommes tentent de ramener la lumière à celle du jour, et parce que "c’est la seule histoire, la plus ancienne, la lumière contre l’obscurité", prêche Rusty Cohle sous le ciel étoilé, flic borderline sous emprise synesthésique.

True detective

Des histoires d’étoiles
 

La Louisiane de Nic Pizzolatto s’est muée en un trou noir que l’Amérique paraît vouloir oublier (on pense à la série Treme), conjurer à jamais. Un royaume des ténèbres peuplé d’âmes à la dérive, de rednecks sans foi ni loi, de croque-mitaine balafré et d’un yellow king dévoreur d’enfants tapi dans les méandres d’un bayou infernal (Carcosa la terrible) et secondé par cinq chevaliers de l’Apocalypse que l’on croisera plusieurs fois au cours du récit (sur une photo, une vidéo abominable, les jouets dans la chambre d’une des filles de Martin Hart, des sculptures découpées dans une canette de bière…). Ils sont invisibles et omniprésents, inquiétants avec leurs hautes cagoules noires. Contre eux, contre les forces du Mal à l’œuvre ici-bas, toujours en mouvement, il faut des guerriers émérites et téméraires, des figures convaincantes prêtes au combat. À affronter l’abîme.

Figure christique pour Rusty, sorte de prophète philosophe et fataliste hanté par des "visions" que l’on verra agonisant sur son lit d’hôpital dans une posture qui évoque La lamentation sur le Christ mort d’Andrea Mantegna (et puisque blessé au flanc droit après avoir embrasser le vortex de la Création). Figure plus cartésienne et plus terrienne pour Martin, père de famille, plouc élémentaire et amant impulsif. Un "simple mortel", faible (adultère) et fort (flic méritant) à la fois. Leurs nombreuses discussions en voiture cristallisent la dissonance de leurs jugements sur la nature humaine. Mais cette espèce de nihilisme bon ton, de pensée contradictoire (ordinaire ?) épinglant nos croyances et nos turpitudes, ramènent parfois True detective à un semblant de bavardage théologique lancé sur un bout de comptoir.

Quand il n’y a que la gueule tourmentée de Rusty, son regard sombre et affolé, témoin d’on ne sait quelles violences passées, quand il n’y a que le désarroi de Martin et son impuissance aussi, quand il n’y a que ces vastes paysages défraîchis, quand il n’y a plus tous ces mots, ces paroles ostensibles, quand il y a et qu’il n’y a plus, True detective parvient alors à étourdir, sans esbroufe, balayant ce sentiment insistant que la série cherche seulement à épater la galerie (le faux plan-séquence de six minutes à la fin de l’épisode 4, quasi inutile face à l’épure et l’ambiance poisseuse déployées par l’ensemble), à imposer une ambition dévorante (trop dévorante) pour justement s’imposer. Vouloir être à part, à tout prix (à quel prix ?).

Vouloir parfaire le moindre détail (générique envoûtant qui compile ceux de Six feet under et True blood, mise en scène impeccable de Cary Joji Fukunaga, photo superbe d’Adam Arkapaw qui signa, ô surprise, celle de Top of the lake), fignoler la moindre broutille jusqu’à l’asphyxie quand on imaginait la série partir en vrille, s’emballer et se radicaliser, s’oublier enfin dans une frénésie métaphysique (à l’image par exemple du dernier épisode de Twin Peaks). Livrer LA série ultime qui enterrerait les autres. Le modèle du genre, la panacée. Et parfois aussi, il n’est plus possible de savoir si McConaughey en fait des tonnes ou s’il est juste dans le ton, dans la fébrilité de l’instant. Parfois il est à la limite. Et puis le final, décevant, aurait dû s’arrêter sur cette image puissante de Martin et Rusty en train de crever au fond du gouffre plutôt que les voir discourir, gentiment, sur l’obscurité, la lumière et les étoiles (on y revient, encore). Nous on rêvait de souffle coupé, on rêvait d’entrailles retournées. On ne voulait pas simplement "voir les étoiles", ne pas souffrir de cette cosmogonie un peu facile qui laisse comme un goût amer et irritant. Tant pis. True detective reste un morceau de choix.

True detective
Tag(s) : #Séries

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