Vendredi 1 juin 2012 5 01 /06 /Juin /2012 12:00

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Quelques mois seulement après l’anodin A dangerous method, revoilà déjà David Cronenberg avec l’adaptation du roman culte de Don DeLillo, Cosmopolis,  odyssée en limousine à travers un magma cyber-capitaliste dont les tyrannies financières se craquellent, s’effondrent le temps à peine d’une rotation de la Terre. Cronenberg qui avait, au début des années 90, songé à adapter American psycho (un jour peut-être, on peut toujours rêver…), propose en quelque sorte sa version détournée du roman de Bret Easton Ellis en transposant celui de DeLillo. Très bavard (et parfois ennuyeux), ce Cosmopolis-là navigue entre coups d’éclat et ratés, observant son anti-héros immobile (assis, couché, debout, à quatre pattes, rarement en action) avec ironie et formalisme fouilli.

 

Après Patrick Bateman, voici donc Eric Packer, golden boy milliardaire "perméable à la lumière visible", déjà mort peut-être (c’est ce que suggère la fin du roman), perdu entre doutes et illusions dans un New York en ébullition (visite du président, mort d’un rappeur soufie, violentes manifestations…), et tentant de s’enflammer à son tour, d’échapper lui aussi à sa propre réalité, pétrifiée et aliénante (par le meurtre et le fantasme pour Bateman, par l’abandon de soi et le néant pour Packer). Les dialogues du livre de DeLillo n’en sont pas vraiment, plutôt des incantations, des monologues qui s’entrecroisent, s’annihilent et se répondent, chaque personnage semblant parler à lui-même plutôt qu’à l’autre pour révéler l’instabilité d’un présent où tout peut s’écrouler en quelques zeptosecondes.

Cronenberg a plus ou moins conservé cet aspect axiomatique des phrases et des mots, ces non-échanges traduisant la vacuité de nos rapports déréglés, virtuels. Mais les réflexions imaginées, proposées par DeLillo résonnent ici en un écho inanimé, et perdant de leur pulsation mathématique, de leur hypnotisme désincarné, proférées trop simplement sur une mise en images qui les banalisent, les discréditent, en épuise la portée stylistique (c’est plus qu’évident dans la scène avec Samantha Morton qui semble réciter de longues tirades sans intérêt, dénaturées, bulles lexicales vidées de leur substance prophétique).

Et puis le film donne l’impression d’une succession de scènes désordonnées avec un montage cut assez déroutant, donnant au film une allure tarabiscotée, saccadée, alors que le livre se coule en une sorte de procession funèbre, de mélopée noire faite de conjonctions et de rat en polystyrène. Dommage également d’avoir supprimer la scène où Packer croise, avant sa rencontre fatidique avec Benno Levin, le tournage d’un film avec des centaines de gens allongés nus au milieu de la rue, et se mêlant alors à eux pour éprouver leur chair, ressentir leur corps, fusionner leurs membres, avant d’aller faire l’amour avec sa femme, plus irréelle que jamais (elle qui semble n’être qu’un fantôme, qu’une synthèse, traversant le roman comme une supposition, la prégnance d’un souvenir, l’idée même, infime, du couple).

Cronenberg revient en tout cas à un cinéma un peu plus "rock’n’roll" après plusieurs films atones (en gros, d’eXistenZ à A dangerous method), et Cosmopolis, sans en avoir la sublime majesté, peut être rapproché de son fascinant Crash (voiture sacralisée, désincarnation de la réalité, envies de mort, et jusqu’aux accords électriques d’Howard Shore). Packer est sa nouvelle entité trouble (Robert Pattinson, crédible, intéressant, mais sans plus), génie et roi du libéralisme moderne qui prévoie, calcule, absorbe, spécule, anticipe, réorganise le monde dans un semblant d’équilibre jusqu’à la rupture ("Ma prostate est asymétrique").

 

C’est le "This is the girl" du film, le Rosebud de Packer, la formule magique qui va tout précipiter, tout révéler d’une société auto-anéantie réduite soudain à l’appartement de Levin, capharnaüm à l’abandon, usé, hors temps, à l’image de ce que ce sont devenus nos espaces et nos existences. C’est des entrailles de Packer, de l’intérieur littéralement, que le chaos surgira (puis règnera sans doute), Packer qui cherchait tant à réguler ses moindres gestes, les moindres mouvements (de son cœur, du yen), les courbes, les transits, l’air et l’extérieur. Eschatologie intime, viscérale, révélant l’agonie inéluctable de nos systèmes influés et d’un homme atomisé : "Tant de choses venues et disparues, voilà ce qu’il était".

 

David Cronenberg sur SEUIL CRITIQUE(S) : Le festin nuCrashLes promesses de l’ombreA dangerous method.

 

2 étoiles et demi

Par mymp - Publié dans : Films - Communauté : Webzine cinéma
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Lundi 28 mai 2012 1 28 /05 /Mai /2012 12:00

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De rouille et d’os, histoire d’une collision, physique, forte, celle de Stéphanie et d’Ali à la sortie d’une boîte de nuit minable, d’une fille qui va revivre en perdant ses jambes, et d’un mec qui va "s’humaniser" en manquant de tout perdre. Et puis une autre encore, en parallèle, hors écran, celle de Marion Cotillard, actrice pas vraiment passionnante, chez son mari (Les petits mouchoirs) comme chez Nolan (Inception), et du molosse Matthias Schoenaerts révélé dans le moyen Bullhead, le tout devant la caméra fiévreuse de Jacques Audiard, l’un des cinéastes français actuels les plus bandants, dans une sorte de mélodrame rugueux, violent, social et sensuel (Cotillard et Schoenaerts, filmés avec avidité, tellement d’ailleurs que les personnages secondaires semblent sacrifiés : les rôles de Corinne Masiero et Céline Sallette sont quasi anecdotiques), où l’amour se construit par coups et à-coups, par pertes et fracas.

 

Sentiments retenus ou exacerbés, à refaire, cœurs qui s’emballent, s’abandonner, trouver les mots, des gestes, Audiard laisse tomber les prisons, les magouilles, pour une eau de rose au goût de métal et de sang. Problème : au-delà d’une mise en scène inspirée (pas loin de la caresse sensorielle ou de la claque) et d’acteurs qui donnent leurs tripes, le scénario, l’histoire, n’apportent rien de nouveau, n’insufflent aucun bouleversement (ou trop peu). Le truc de la rencontre entre deux paumés, deux êtres à vif, âmes en bouillie et corps à la dérive, on nous l’a déjà fait ailleurs et y’a pas si longtemps, en pas terrible (Bellflower) comme en mieux (Portrait au crépuscule).

Audiard le fait ultra bien, c’est clair (encore que la critique de certaines pratiques patronales n’est pas complètement convaincante, voire dispensable, plaquée sur l’intrigue principale pour faire genre j’ai des choses à dire sur notre société d’aujourd’hui), mais sans transcender son matériel de base comme il avait su transcender le film de prison (Un prophète), le film noir (De battre mon cœur s’est arrêté) ou le thriller social (Sur mes lèvres, toujours son meilleur). Et puis dommage qu’il ait cédé à un happy end inutile, assez con, quand clore son film dans le noir sur des paroles murmurées, entendues à peine, genre "Me laisse pas" et "Je t’aime", avec Ali en pleurs dans un couloir d’hôpital, les mains en morceaux, avait largement plus de gueule et d’emprise dans nos petites têtes.

Des bribes d’émotions brutes, qui surprennent en quelques secondes, viennent pourtant nous arracher à une sorte de torpeur, de ronronnement organisé (à un moment, il faudra bien parler de style, de mécanique Audiard, ces cadres à l’arrachée, la musique de Desplat, cette masculinité généreuse, ces dialogues cash, ces fondus au noir comme des paupières qui tremblent, des iris qui se ferment…) : Stéphanie contre une vitre en osmose totale avec une de ses orques (pur moment de grâce et de silence), Ali en sang à terre pendant un combat à la rude, des poings jetés contre la glace et une énergie, une rage du désespoir qui laissent paralysé, le souffle coupé.

 

Schoenaerts, dans un rôle à peu près identique à celui de Bullhead, est un père à la ramasse, magnifique, touchant et maladroit, carcasse balaise aux secousses sauvages, qu’il s’occupe de son fils, qu’il baise ou qu’il tatane au fond d’arrière-cours clandestines. Cotillard se la joue beauté estropiée qui cherche à se relever, parfois qui en veut, parfois qui hésite, passant d’un monde d’animaux (les orques) à celui de bêtes, d’hommes qui se frappent pour un peu de fric, pour le fun (sentir l’adrénaline, la sueur, la peau cognée), et d’un homme qui a tout du fauve à apprivoiser, à dresser. Leur romance chaotique faite de flux, de tensions et d’attentions, permet à Audiard de brûler, de saisir chaque instant de leur bataille comme un type en manque, avec hargne ; tant pis alors si le film donne l’impression de carburer à vide.

 

Jacques Audiard sur SEUIL CRITIQUE(S) : Un prophète.

 

3 étoiles et demi

Par mymp - Publié dans : Films - Communauté : Les anciens d'AlloCiné
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Mardi 22 mai 2012 2 22 /05 /Mai /2012 12:00

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Librement inspiré d’une nouvelle de Daphné du Maurier (qui ne reprendra de celle-ci que l’inexplicable comportement des oiseaux), Les oiseaux d’Hitchcock transfigure cette indicible peur émanant d’un quotidien devenu soudain menaçant, associée à celle d’animaux familiers métamorphosés en émissaires de l’Apocalypse. Les nombreuses interprétations envisagées (perturbation écologique, jugement dernier, manifestation de l’inconscient et/ou de pulsions érotiques…) ne doivent pourtant pas occulter le simple fait qu’Hitchcock a voulu, d’abord, mettre en scène un film de terreur pure pour épouvanter et frapper le spectateur ("Je crois que c’est le film le plus impressionnant que j’aie jamais réalisé", est-il écrit sur l’affiche).

 

Si la mise en place se révèle quelque peu fastidieuse, la suite, en revanche, s’attelle à parfaire un minutieux crescendo dans le suspens et même dans le spectaculaire (l’explosion de la station essence). Cela commence par une mouette attaquant Melanie (Tippi Hedren, très Grace Kelly et Kim Novak) pour finir en un déchaînement de violences. Deux scènes en particulier marquent les mémoires (et contribuèrent à la réputation du film à sa sortie) : celle à la sortie de l’école et celle dans le grenier.

La première parce qu’elle est un modèle de construction dans la tension (l’arrière-plan avec le regroupement progressif d’une centaine de corbeaux) puis dans la cruauté (l’offensive des corbeaux sur les enfants). La deuxième, souvent apparentée à un viol, voit Melanie se faire agresser par une nuée de volatiles surexcités, manifestation de sa culpabilité ou comme "punie" pour son péché de curiosité (celle d’être montée au grenier, lieu symbolique associé au savoir et à la connaissance). Cette scène peut, éventuellement, se lire comme un décalque de la scène de la douche dans Psychose (et fait très certainement dans ce sens par Hitchcock) : rapidité du montage, plans resserrés, plaies sanglantes et multiples coups de becs rappelant les coups de couteau de Norman Bates.

Elle suggère en tout cas ce qu’il est possible de comprendre dans Les oiseaux : une histoire d’envies et de refoulement sexuel (mais, là encore, c’est une interprétation tout aussi valable qu’une autre). À tenter ainsi d’analyser cette œuvre phare d’Hitchcock, il semble que Mitch Brenner, "unique" figure masculine du film, soit le catalyseur de toutes les discordes inconscientes des trois personnages féminins (alors répercutées, de façon allégorique, dans la colère des oiseaux) : le désir latent de Melanie, la jalousie d’Annie, avec qui il eut une liaison, et l’affection étouffante de Lydia, sa mère, qui rejette Melanie dès leur première rencontre.

 

Hitchcock, qui entretenait une relation tourmentée aux femmes (il était complexé par son physique), et surtout vis-à-vis de ses actrices aux beautés glaciales qu’il aimait magnifier, puis sadiser dans un même temps (et dont il tombait souvent amoureux : il déclara ainsi sa flamme à Hedren qui le rejeta), a peut-être projeté, dans le récit de du Maurier et le scénario d’Evan Hunter, ses propres lubies et fantasmes dans sa vision d’un monde réduit au village de Bodega Bay et à trois femmes "s’arrachant" un seul homme, monde tout à coup assujetti à de brusques instincts de mort, menace insaisissable et métaphorique dont la signification première n’appartiendrait, et pour toujours, qu’à Hitchcock lui-même, et qui déclara d’ailleurs, à propos de son film, "que le thème des Oiseaux est l’excès d’autosatisfaction qu’on observe dans le monde : les gens sont inconscients des catastrophes qui nous menacent".

 

Alfred Hitchcock sur SEUIL CRITIQUE(S) : Psychose.

 

4 étoiles

Par mymp - Publié dans : Films - Communauté : Cinéma
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Mercredi 16 mai 2012 3 16 /05 /Mai /2012 12:00

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Ô mon robot 1/7 - 1927 [Critique rédigée par Christophe]

 

Il n’est pas simple de commenter un film aussi mythique que Metropolis. Tout (et son contraire) a été dit à son sujet, et c’est là le lot des œuvres iconiques. Difficile, par conséquent, de les aborder en faisant montre d’originalité. Je serai donc modeste dans mon approche, n’ambitionnant pas de révolutionner son exégèse, et mes analyses croiseront sans doute ce que d’autres ont déjà formulé d’une manière plus intelligente. Fritz Lang et Thea von Harbou achevèrent l’écriture du scénario de Metropolis un mois et demi seulement après la première des Nibelungen en 1924. Pour autant, près d’une année s’écoula avant que ne fût donné le premier tour de manivelle. Entre temps, le cinéaste allemand et Eric Pommer, son producteur depuis sa première réalisation, Halbblut, entreprirent un voyage aux États-Unis avec des dirigeants de la UFA. Tandis que ces derniers prenaient des contacts afin d’assurer un débouché sur le territoire américain pour la future production, Lang fit l’acquisition de nouvelles caméras, rencontra quelques-uns de ses confrères, dont Lubitsch qui s’était installé à Hollywood en 1922, et visita les grandes villes.

 

Citant le réalisateur, Lotte Eisner, historienne et critique de cinéma, rapporte que ce fut sa première vision, la nuit, des gratte-ciel de Manhattan, alors que son bateau entrait dans le port, qui fut à l’origine de Metropolis : "Les bâtiments me semblent comme un rideau vertical, chatoyant et très léger, une somptueuse toile de fond accrochée à un ciel sombre […]. La nuit, la ville donne l’impression de vivre : elle vit comme vivent les illusions. Je savais que je devais faire un film sur toutes ces impressions". Bernard Eisenschitz, historien du cinéma, observe néanmoins que la découverte de la métropole américaine a cristallisé ce que le film allait être. Lang dut en effet être profondément marqué par l’urbanisme du Nouveau Monde puisqu’il immortalisa son impression par l’une des rares photographies que l’on conserve de lui, une vue nocturne de Broadway qui fut publiée par l’architecte Erich Mendelsohn dans Amerika, Bilderbuch eines Architekten.

Le tournage débuta finalement à la fin du mois de mai 1925 et se déroula dans les studios de Neubabeulsberg, dans la banlieue de Berlin, et dans l’ancien hangar Zeppelin de Staaken. S’il ne fut pas aussi cauchemardesque que celui de Ben-Hur, presque contemporain (1925), il n’en traîna pas moins, lui aussi, en longueur. D’après Lotte Eisner, il dura 310 jours et 60 nuits, s’achevant le 30 octobre 1926. Elle précise que la scène montrant les rues aériennes (soit moins d’une minute de film), filmée image par image, nécessita six jours de travail. Et comme le film de Fred Niblo, son budget connut également d’importants dépassements. D’abord fixé à un million et demi de reichsmarks, il passa rapidement à deux millions, mettant ainsi en difficulté la UFA. Pour éviter la faillite, elle se vit dans l’obligation de recourir à l’aide de la Metro Goldwyn Mayer et de la Paramount Pictures.

Le film fut assez durement accueilli par la critique. Yves Laberge reproduit, dans La double réception du film Metropolis de Fritz Lang (Cinémas : revue d’études cinématographiques, n° 3, 1998), plusieurs jugements émis à l’époque dans la presse. Ainsi pouvait-on lire, dans la revue Filmschau, ce commentaire sévère : "Fritz Lang est considéré comme le plus doué des metteurs en scène allemands. Cependant, on est tenté de dire le contraire après avoir vu Metropolis […]. Bien sûr, la mise en scène est digne des autres films de Fritz Lang. Mais le choix du sujet passe avant la mise en scène, et de ce point de vue-là, Metropolis est un échec. Évidemment, c’est le plus cher des films allemands, c’est le plus grand des films allemand, la presse ne trouve d’ailleurs pas assez de superlatifs pour le définir […]. Mais cela n’empêche pas que Metropolis soit un navet, un très noble navet, mais un navet tout de même".

 

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Même tonalité sous la plume d’Herbert George Wells, qui remarquait : "Je viens de voir un film stupide. Je ne crois pas qu’il y ait moyen d’en faire un qui soit plus bête que celui-là. Il s’appelle Metropolis et est une production de la UFA […] qui vante à son public les sommes qu’elle a dépensées pour le réaliser. Et malheureusement, le film est une synthèse de toutes […] les platitudes que nous connaissions, agrémentées d’une sauce sentimentale unique en son genre. Le pis est que ce film idiot […] gaspille de très belles possibilités". Rares furent ceux qui émirent un avis positif. Et même les mieux disposés ne reçurent pas cette œuvre sans réserve. Dans la Gaceta Literaria, le jeune Luis Buñuel décela un hiatus entre idéologie et beauté plastique : "Metropolis n’est pas un film unique. Ce sont deux films collés par le ventre, mais avec des nécessités spirituelles divergentes, d’un extrême antagonisme. […] Ce qui nous y est raconté est trivial, ampoulé, pédant, d’un romantisme suranné. Mais si à l’anecdote, nous préférons le fond plastico-photogénique, alors Metropolis comblera tous les vœux, nous émerveillera comme le plus merveilleux livre d’images qui se puisse composer. […] Si à Fritz Lang échoit le rôle de complice, c’est son épouse, la scénariste Thea von Harbou, que nous dénonçons comme auteur de ces tentatives éclectiques de dangereux syncrétisme".

Lorsque Fritz Lang et Thea von Harbou se lancèrent dans ce projet, l’Allemagne venait juste de retrouver une forme de stabilité. Les premières années de la République de Weimar, fondée en 1918 sur les ruines du Deuxième Reich, avaient en effet été marquées par une triple crise, politique, économique et morale. En 1923, la poussée inflationniste provoqua une radicalisation politique et plaça le nouveau régime au bord du gouffre. Le putsch de Munich fomenté par Hitler, le 8 novembre 1923, fut l’acmé de la crise. Cette tentative avortée, le redressement économique (rendu possible par l’introduction du Rentenmark par le chancelier Gustav Stresemann) et le règlement de la question des réparations de guerre au moyen du plan Dawes ouvrirent une période de calme relatif pour l’Allemagne. Les arts, et notamment le cinéma, se firent l’écho des soubresauts de la société germanique. La fin des troubles modifia en profondeur le contenu de la création. Quand la révolution sociale cessa d’être une menace, les personnages inquiétants et les décors fantasmagoriques disparurent.

Metropolis s’inscrit dans cette logique. Cette ville structurée verticalement, avec deux univers ne se croisant pas, est métaphorique de la société allemande à la fin du premier conflit mondial : d’un côté une classe dirigeante, aristocratique et industrielle, assise sur ses certitudes, de l’autre la masse ouvrière. Dans le film, la première vit oisivement dans la Cité des fils (Klub der Söhne), lumineuse et aérée. La seconde n’est qu’un organisme anonyme, une sorte de lombric humain sans visage, rampant tête baissé en une lente procession funèbre dans des galeries souterraines. Les ouvriers de Metropolis, soumis à un autre temps que les habitants de la ville haute (non plus des journées de vingt-quatre heures, mais de dix heures, réglées par des horloges spécifiques, correspondant au rythme de travail des équipes se succédant pour faire vivre la Cité des fils), sont littéralement offert en sacrifice à la machine devenue, sous le regard halluciné de Freder Fredersen, une sorte d’idole démoniaque.

La technologie et les machines sont au cœur du récit de Metropolis. Elles sont présentent dès les premières images qui nous montrent des pièces mécaniques en mouvement, des pistons, des engrenages se substituant les uns aux autres par des fondus enchaînés ou des surimpressions (on songe au Ballet mécanique de Fernand Léger, Dudley Murphy et Man Ray). Le propos est toutefois bien différent. Le peintre exalte la technologie ; pour lui, la machine est le symbole du savoir-faire de l’Homme moderne, un objet esthétique, au même titre qu’une œuvre d’art. Une synthèse est même possible entre elle et le corps humain. Le mécanicien, l’une des toiles les plus célèbres de l’artiste, montre ainsi un ouvrier hybride dont les formes mécaniques traduisent une vision optimiste du progrès. Dans Metropolis, s’il fait également corps avec sa machine, le travailleur devient la proie de celle-ci. Son labeur est Passion, au sens religieux du terme. Lui-même apparaît en Christ contemporain, crucifié sur les aiguilles qu’il actionne jusqu’à l’épuisement, filmé en contre-plongée pour rendre plus palpable le poids inhumain des tâches à accomplir. 

 

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Le métissage entre l’Homme et la machine trouve ici sa traduction ultime dans la création de la femme-machine. Rotwang, son inventeur, vit dans l’une des plus anciennes maisons de Metropolis, une demeure avec un toit en ogive dont la silhouette incongrue est perdue au milieu des gratte-ciel, comme pour mieux dissimuler les activités de son occupant. Cet homme de science relève plus de l’apprenti sorcier que du sage. Il est l’héritier des alchimistes du Moyen Âge qui furent parmi les premiers à développer le concept d’androïde. C’est une sorte de Claude Frollo du XXIe siècle. Comme l’archidiacre de Notre-Dame de Paris, c’est un être passionné, tiraillé entre l’amour (pour la défunte Hel) et sa quête de savoir. Le parallèle est évident dans le final. Le bûcher élevé au pied de l’antique cathédrale de Metropolis, la poursuite sur la galerie de l’édifice, à l’ombre inquiétante des gargouilles, l’affrontement entre Freder et Rotwang, et la chute de ce dernier, évoquent les gravures exécutées par Gustave Doré pour le roman de Victor Hugo.

Le double maléfique de Maria n’est pas de nature magique, contrairement au Golem, cet être humanoïde fait d’argile animé par la formule אמת ("vérité" en hébreux) inscrite sur son front (à noter que le cinéaste allemand Paul Wegener transposa ce mythe au cinéma en 1915 et 1920). En dépit de son apparence humaine (dans sa forme finale), il n’a rien non plus de biologique. Il est donc différent de l’homunculus créé par Wagner, le famulus de Faust, ou le monstre-artefact de Frankenstein. Il est purement mécanique. Les auteurs de Metropolis ont néanmoins la même approche que Mary Shelley. Pour eux, le savoir et la recherche scientifique exposent l’Homme à la faute fondamentale, à l’hybris des anciens Grecs, et, par voie de conséquence, au châtiment de Némésis. À ma connaissance, Metropolis est le premier film mettant en scène un robot. Mais des machines à apparence humaine ont été imaginées bien avant, et pas seulement dans l’univers de la fiction.

Leur existence est attestée dès l’antiquité. Héron d’Alexandrie créa ainsi, au Ier siècle après J.C., des automates mus par l’eau. L’incontournable Léonard de Vinci nous a laissé des croquis montrant un cavalier muni d’une armure qui avait la possibilité de se lever et de bouger ses membres. À partir du siècle des Lumières, les automates connurent une véritable vogue, en particulier ceux de Jacques de Vaucanson. Mais c’est au XIXe siècle que le terme "androïde" fut utilisé pour la première fois. Il dérive de l’Andréide de L’Ève future, d’Auguste de Villiers de L’Isle-Adam : "Ceci est le bras d’une Andréide de ma façon, mue par ce surprenant agent vital que nous appelons l’électricité qui lui donne, comme vous voyez, tout le fondu, tout le moelleux, toute l’illusion de la vie !  […] Une imitation humaine, si vous voulez. L’écueil désormais à éviter, c’est que le fac-similé ne surpasse, physiquement, le modèle. Vous rappelez-vous, mon cher lord, ces mécaniciens d’autrefois qui ont essayé de forger des simulacres humains ?". Le mot "robot", quant à lui, apparut en 1920 dans la pièce de Karel Čapek, R. U. R. (Rossum’s Universal Robots).

 

La forme anthropomorphe de la femme-machine de Metropolis l’apparente davantage à C-3PO de Star wars (dont elle inspira le design) qu’à Robby, le héros de Planète interdite. Elle est le résultat à la fois d’une expérience (le laboratoire de Rotwang est équipé de matériel scientifique moderne) et de pratiques occultes : le robot, avant sa transmutation (deux néons circulaires de taille différente, imbriqués l’un dans l’autre, furent utilisés. Fixés à des fils à une sorte d’ascenseur, ils pouvaient s’élever et descendre à loisir. Les décharges électriques furent filmées séparément), est assis sous un pentagramme inversé, symbole de Satan et de Baphomet, l’idole mystérieuse que les Templiers furent accusés de vénérer. Ce qui amène à nous interroger sur la manière ambigüe de représenter la nature féminine dans ce film. La femme-machine (fabriquée par Walter Schulze-Mittendorff, qui mena surtout une carrière de costumier) fait d’abord écho à la notion, péjorative, de femme-objet. D’autre part, conçu sous l’influence de forces négatives, le double de Maria se voit refuser la possibilité de posséder une âme (la cinquième branche du pentagramme, incarnant l’esprit, est orientée vers le bas, signifiant un rejet de toute spiritualité). Elle n’a, par ailleurs, pas d’existence propre. Comme Ève, tirée d’un côté (ou d’une côte) de l’Adam primitif, elle naît du sacrifice d’une partie du corps masculin, en l’occurrence la main droite de Rotwang. Elle est, par conséquent, consubstantielle à l’homme. Sans lui, elle n’est rien. Metropolis nous offre enfin une vision bipolaire (et donc forcément restrictive) du rôle de la femme, à la fois sainte, quand il s’agit de Maria (dont le visage éthéré rayonne d’une douceur mariale), et putain, déchaînant par des danses lascives et des œillades lubriques la passion et le désir masculin. Peut-on pour autant parler de misogynie ? L’accusation serait facile, car on pourrait l’adresser à tout cinéaste mettant en scène une femme fatale, une séductrice. Et n’oublions pas que l’auteur principal du scénario de Metropolis fut une femme…

 

> Retrouvez l’article complet de Metropolis sur le blog Un monde en noir et blanc… et en technicolor.

 

5 étoiles

Par mymp - Publié dans : Cycles - Communauté : 1 article = 1 film
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Vendredi 11 mai 2012 5 11 /05 /Mai /2012 12:00

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Prends garde, petite créature sans défense : cette critique est rédigée en total mode "Moi, je" et pourra choquer les plus sensibles. C’est parti : quand j’étais petit (genre vers neuf ans), et même plus tard adolescent, je raffolais comme un dingue des comics Marvel. Tous les mois, j’attendais avec une impatience gourmande le nouveau StrangeSpécial Strange et Titans, et dévorais avidement les péripéties extraordinaires de Spider-Man, du Bouffon vert, des X-Men, d’Iron Man, de Daredevil, de Rom (j’adorais Rom, d’ailleurs qui se souvient encore de lui ?), de Namor, de la Division Alpha et de bien d’autres encore.

 

Dans les (trop ?) nombreuses adaptations de leurs aventures, pas une seule n’est vraiment digne d’intérêt, et pas une seule n’est parvenue à la cheville des scénarios et des somptueux graphismes écrits et inventés par les plus grands que furent John Byrne, John Romita, John Romita Jr., Chris Claremont (auteur du célèbre album des X-Men Dieu créé, l’homme détruit), Ann Nocenti, Mike Mignola, Todd McFarlane, Klaus Janson, Frank Miller et David Mazzucchelli (qui travaillèrent ensemble sur le superbe cycle Born again de Daredevil, désormais culte), Al Milgrom, Jim Lee, Jae Lee… Je voudrais les citer tous, tous ceux qui m’ont émerveillé et m’ont fait rêver pendant mon enfance et à qui je dois, un peu sans doute, ma passion précoce pour le dessin et l’écriture (je gribouillais aux feutres des petites BD malhabiles sur du papier quadrillé en m’inspirant fortement de mes héros préférés), mais c’est impossible parce qu’il y en a beaucoup trop.

C’est donc de notoriété publique : la plupart des versions grand écran sont des désastres, au mieux des cauchemars (Les 4 fantastiques, Wolverine, Hulk, Daredevil, Elektra, Thor, Iron Man, Ghost rider, The punisher, X-Men, à part celui de Bryan Singer…). Seuls les deux premiers Spider-Man (et Hellboy dans une certaine mesure) sont parvenus à conjuguer magie du matériau original et pur plaisir cinématographique. Et si, finalement, il fallait choisir le meilleur des films de super-héros, ce serait le magnifique Incassable de M. Night Shyamalan, œuvre délicate, mais puissante, sur la naissance d’un justicier et la renaissance d’un père (et d’un mari aussi). En attendant, il est permis de fantasmer sur une éventuelle adaptation, noire et magistrale, de Born again par Paul Thomas Anderson ou Darren Aronofsky (un jour peut-être…). 

Et les Avengers alors (parce qu’il faut bien en parler un peu) ? C’est excessivement long (qu’est-ce que c’est looong…) et plombé par trois tonnes de blabla insignifiant auquel souvent on ne comprend que dalle (j’ai, plusieurs fois, piqué du nez tellement je m’ennuyais, et ce malgré les quelques pointes d’humour dans les dialogues et les situations). Seules l’attaque du vaisseau commander du S.H.I.E.L.D. et la superbe bataille finale à Manhattan, réduit en poussière pour la énième fois, empêchent le film de sombrer dans les abîmes du nanar cheap (la première séquence, l’assaut de Loki dans un laboratoire militaire secret est, à ce titre, complètement ratée, brouillonne et mal montée), soit 1h à peine sur les 2h20 du film. Avouons que c’est bien peu. Et l’histoire sinon ? Encore une intrigue neuneu (la même pratiquement que dans Transformers 3) de porte galactique et de cube cosmique et d’invasion extraterrestre, d’aliens bébêtes et méchants bien décidés à en finir avec l’humanité (en tout cas avec les New Yorkais qui, les pauvres, s’en prennent encore plein la gueule).

Et les acteurs enfin ? Loki (interprété par le fade Tom Hiddleston, avec un charisme de serviette éponge) ressemble davantage à une rock star ringarde des années 80 (Loki mon chéri, les épaulettes, c’est ter-mi-né depuis longtemps) qu’au dieu roublard et fascinant créé par Stan Lee et Jack Kirby. Pour le reste, chacun fait son boulot correctement mais sans réelle implication, avec une vague impression de "Plus vite on termine ce truc, mieux ce sera". J’ai quand même une pensée émue pour Cobie Smulders, la géniale Robin de How I met your mother, réduite ici à une potiche en combi avec seulement cinq misérables lignes de textes se terminant toutes par un pathétique "Sir" à Samuel L. Jackson (mais c’est sans doute moins pire que Neil Patrick Harris parti se compromettre dans Les Schtroumpfs).

 

Une suite est évidemment en cours, avec le Titan Thanos en super super-méchant. Je tiens à préciser que ce sera sans moi, à moins d’en faire une version d’une heure en trois plans-séquences avec Nicolas Winding Refn ou Gaspar Noé à la réalisation, et avec une scène de dix minutes où Hulk se fait violer par Thanos en caméra subjective. Quitte à passer pour un rabat-joie, je préfère aller me replonger dans mes vieux Strange et me dire que Stan Lee a, quelque part, sacrifié la substantifique moelle de toute son œuvre en la refourguant, tel un marchand de tapis, à Hollywood et ses viles combines mercantiles qui, malheureusement, en ont fait des produits standards, dénaturés et inoffensifs.

 

2 étoiles

Par mymp - Publié dans : Films - Communauté : Webzine cinéma
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Lundi 7 mai 2012 1 07 /05 /Mai /2012 12:00

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Allemagne de l’Est, 1980. Barbara, chirurgien-pédiatre, est envoyée dans une petite ville de province par les autorités qui la soupçonnent de vouloir passer à l’Ouest, là où vit son amant Jörg. Film délicat sur un pays disloqué et, avant tout, sur une femme qui voudrait pleinement exister, Barbara raconte, dans une sorte d’engourdissement continu, le lent cheminement (incertain) de son héroïne vers ses propres choix existentiels. Élaborant avec patience un suspens quasi minimaliste, le film inspire ainsi interrogations et mystères dans sa durée : André, le médecin qui, discrètement, courtise Barbara, est-il lui aussi un agent de la Stasi chargé de la surveiller, de la piéger éventuellement, comme ces autres agents qui, régulièrement, viennent fouiller l’appartement de Barbara ? Barbara parviendra-t-elle à fuir, à retrouver son amant par-delà la mer ? Tombera-t-elle amoureuse d’André, cultivé et attentionné, qui semble l’attirer malgré elle ?

Christian Petzold parvient à (re)créer un quotidien pesant et un climat sourd faits de questions, de méfiance, de regards en arrière, de rideaux tirés et de bruits agressifs (portes qui claquent, vent rageur, sonnette chevrotante…). Dommage en revanche que son film soit quelque peu engoncé dans une démonstration studieuse, un académisme sage qui refrène les émotions et les tensions, palpables, vaporeuses, mais, de fait, jamais prégnantes. Seuls un rapprochement lors d’un dîner préparé (où André, soudain, tutoie Barbara), un magnifique échange de regards final et la première visite de la Stasi chez Barbara offrent de beaux instants de troubles et d’angoisse. Le reste, dans une large économie de dialogues, de gestes et d’actions, paraît figé dans un auteurisme trop recherché, avide de reconnaissance et qui plaira à coups sûrs dans les festivals (prix de la mise en scène à Berlin).

Conjuguant l’enfermement (physique et psychologique, le village ressemblant à une zone imprécise, un endroit d’où on ne peut plus partir et vers lequel on revient toujours) à une envie absolue de liberté (c’est la chanson At last I am free de Chic qui accompagne, de façon appuyée, le générique de fin), Petzold y installe, entre les deux, sa Barbara énigmatique, partagée entre devoir du travail, convictions morales (aider son prochain) et amour libre. Nina Hoss, superbe, est cette Barbara insaisissable, élégante et lumineuse, fragile (en apparence) face aux menaces du régime et à la lourde carrure d’André (Ronald Zehrfeld, tout en douceur). Enveloppés de couleurs, nimbés d’un joli éclat d’été, ils donnent corps à ce film hiératique scrutant, à travers cette femme-emblème, les spectres et les artifices d’un sombre passé.

 

Cinéma allemand sur SEUIL CRITIQUE(S) : Aguirre, la colère de DieuRivers and tidesLe ruban blancSoul kitchenSous toi, la villePinaL'étrangère.

 

3 étoiles

Par mymp - Publié dans : Films - Communauté : Les anciens d'AlloCiné
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Mercredi 2 mai 2012 3 02 /05 /Mai /2012 12:00

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Quatre hommes et quatre femmes, âges variés, préoccupations différentes, plusieurs possibilités. La belle équation de Tell me you love me, la série avortée, boudée et mal aimée d’HBO (à l’instar de l’intrigante John from Cincinnati), déchiffre et décortique, avec un sens du détail remarquable, la vie privée du couple jusque dans ses étreintes charnelles (et très personnelles). Présentation : il y a Jamie et Hugo, la trentaine et prêts à se marier, Carolyn et Palek, aisés mais en mal de bébé, et Dave et Katie, la quarantaine, deux enfants, mais plus aucune libido. Et puis il y a May et Arthur, septuagénaires épanouis ; May est psychothérapeute et reçoit à son cabinet ces trois couples en détresse, couples qui se déchirent, se disloquent, en tout cas se comprennent peu ou ne se comprennent plus, tout en continuant à s’aimer terriblement.

 

Lors sa diffusion en 2007, la série fit grand bruit en raison (surtout) de ses nombreuses scènes de sexe très explicites, et certain(e)s allèrent jusqu’à dire qu’elles étaient, en partie, non simulées (Tell me you love me, première série pornographique avant Hard et Xanadu ?). Polémique stérile évidemment (qu’on se remémore celles du Diable au corps de Marco Bellocchio ou du Brown bunny de Vincent Gallo où la représentation de l’acte - une fellation - posait la question de l’authenticité ou non de l’attribut sexuel en lui-même), mais qui contribua à faire parler de la série un peu partout. Les fameuses scènes en question ne sont en rien scabreuses. Certes, elles ne cachent pas grand-chose de l’anatomie des acteurs et se refusent aux moindres compromis, mais elles ne procurent jamais un quelconque plaisir exhibitionniste, malsain et/ou sensationnel ; tout reste concret, mais pas racoleur. Au contraire, complètement désacralisé, vidé de son érotisme premier, le sexe devient, simplement, un élément ordinaire, un instant anodin dans la cellule du couple (mais sans réduire son importance, nécessaire au sein des intrigues, en particulier autour de Dave et Katie), au même titre qu’une engueulade, qu’un dîner en ville ou qu’une soirée devant la télévision.

C’est montrer l’ébat signifiant dans sa normalité (et même dans sa banalité), dans sa réalité crue (chairs vieillies, déconvenues, coïts rapides, envies empêchées) pour en défaire, en considérer ses mécanismes divers par les pratiques usuelles, rabâchées, par des scénarios fantasmés (coup d’un soir dans les cuisines d’un restaurant, lingerie sexy offerte pour un anniversaire de mariage…) ou des mots précis, très directs (voir, ou plutôt entendre, la scène où Carolyn excite Palek au téléphone). La série aborde différentes problématiques relationnelles pouvant être rencontrées, à un moment ou un autre, dans un rapport établi : hésitations et remises en question, pour une parole (Jamie et Hugo) ou pour un geste, pour des envies qui se sont amoindries, résiliées (Dave et Katie), ou pour un désir d’aller plus loin, d’être parents (Carolyn et Palek). Chaque difficulté abordée paraît quelque peu restreinte dans sa spécificité donnée (avec une vague impression de "catalogue de névroses"), révélant en tout cas les fêlures et le mal-être qui, chaque jour, freinent les attentes et les épanouissements : Palek ne veut pas, ne peut pas être père parce qu’il a toujours haï le sien, Dave ne désire plus sa femme et se masturbe en secret, Jamie se sert du sexe comme une échappatoire à ses sentiments…

Si les personnages, sans cesse, se disent "Je t’aime", jamais en revanche ils ne parviennent à concrétiser, à porter cet amour au-delà de la parole (chez May) et des faits (dans leur quotidien), amour qui pourtant les unit, les rapproche, mais en même temps les fait s’éloigner l’un de l’autre. Tous, au cœur d’une routine, d’une distance qui s’est installée l’air de rien, cherchent à savoir qui ils sont, à (ré)apprendre l’art d’être (un peu) plus heureux, à comprendre les limites, les manifestations de leur personnalité, et à faire avec si c’est possible. Difficile de ne pas se projeter, difficile de ne pas y voir nos propres histoires, nos propres échos et nos propres faiblesses également, la série entretenant un rapport de proximité assez étonnant avec le spectateur dans les interrogations relevées, dans les événements qu’elle propose et qu’elle décrit tout au long des dix épisodes qui semblent avoir été écrits pour lui.

Contiguïté troublante entre la fiction du couple, ici si proche du réel, et sa vérité visible, recrachée, maintes fois mise en scène (Psy show, Confessions intimes, The Jerry Springer show…). Sans fioriture, sans glamour et sans faire de cadeaux, sèche et vulnérable (une telle série avait forcément peu de chance de plaire à un public américain pourtant friand de situations "vécues", in situ, et de déballages conjugaux ourdis par une télé poubelle), Tell me you love me creuse jusqu’à l’os la matière brute et bouillante du couple, dissèque, toujours avec pudeur, les crises, les états d’âme, les désordres et les intimités où la passion s’altère par manque de confiance, de temps et/ou d’affinités.

 

Tell me you love me finit par entêter, bouleverse très souvent (Ally Walker, dans le rôle de Katie, est magnifique), orfèvrerie télévisuelle d’une grande beauté (une caméra mobile qui capte au plus près les visages, les corps, les blessures) et d’une grande mélancolie aussi, de modernes solitudes à blues indélébile. Ce qui retient également, ce qui happe, ce sont des dialogues d’une rare intelligence, intelligence perceptible jusque dans les silences, dans les gênes et les multiples malaises. La création de Cynthia Mort, emmenée par des comédiens extraordinaires, investis entièrement dans les enjeux de leur interprétation, cerne, au plus près des émotions, les défaillances et les tremblements de la vie à deux, jamais évidente, jamais facile.

 

4 étoiles

Par mymp - Publié dans : Séries - Communauté : Serie TV Alliance
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Vendredi 27 avril 2012 5 27 /04 /Avr /2012 12:00

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Le Royaume-Uni, quand il fait des films, semble s’acharner à montrer toujours les mêmes choses, ces choses qui minent, qui rongent une société post-Thatcher et post-travailliste : violences diverses, misère, alcool, chômage, ciel bas et désœuvrement plein les yeux. Certes, il y a eu les Monty Phyton, Benny Hill et The office pour la gaudriole (et Peter Greenaway ou Derek Jarman pour la caution intellectuelle à forte tendance esthétique), mais en général, l’ambiance n’est pas (plus) vraiment à la fête. Tyrannosaur, première œuvre vigoureuse du comédien Paddy Considine, paraît trop vomir, trop concentrer ces quelques douleurs de l’existence (le film n’est jamais loin d’un excès misérabiliste, d’un manque de subtilité et d’un sentiment de déjà-vu aussi), mais offre surtout le poignant portrait de deux êtres perdus dans la grisaille d’une ville grisâtre, magma de bières et de dèche, guidés ou abandonnés par Dieu, par la foi et la bonté, par l’amour et une forme de rédemption.

Deux destins cabossés, deux vies heurtées qui se cognent encore, qui battent et qui résonnent. Considine parvient à les saisir comme à l’arrachée grâce à une mise en scène sobre, très proche des gueules pour mieux les magnifier et s’en éblouir (et même si elles sont fatiguées, et même si elles sont bouffies, ravagées par les blessures). Il s’autorise aussi, parfois, des visions aux allures de mauvais rêves, de rêves crasseux et sales : Hannah trimballant son visage de plus en plus tuméfié, celui du jeune Sam, défiguré sur un côté quand il paraît nous regarder pour la dernière fois, un mourant à la respiration fantomatique, ou encore Joseph couvert de sang, une machette à la main, assis avec la tête coupée d’un chien sur les genoux. Images denses, dévorantes, venant contrebalancer, dans cette envie de louer le film, un manque de rythme qui nuit à l’âpre opiniâtreté de l’histoire.

Tyrannosaur vaut aussi (surtout ?) pour ses deux acteurs principaux, Peter Mullan et Olivia Colman, lui grognon et à vif, elle presque en état de grâce. Mais c’est davantage Colman qui prend à la gorge, qui nous empoigne, et plus que l’interprétation rageuse/rugueuse de Mullan (qui fait du Mullan, pourrait-on dire). Son personnage, bouleversant, dévoré de l’intérieur (superbe scène où Hannah perd pied face à la réalité de son acte), rappelle la magnifique Ladybird de Ken Loach (son meilleur film sans doute), femme battue, privée de ses enfants, de son identité profonde, et refusant de sacrifier sa dignité. Ce couple hésitant, éclopé, beau et touchant dans sa perdition, est la lumière vacillante (mais certaine) au cœur d’une nuit de cauchemars faits de chiens hurlants, de coups dans la tête et d’un petit lapin en morceaux.

 

3 étoiles

Par mymp - Publié dans : Films - Communauté : Cinéma
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Lundi 23 avril 2012 1 23 /04 /Avr /2012 12:00

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D’un côté, Yaron, policier d’élite au sein d’une unité anti-terroriste israélienne, fou de ses muscles et de son métier. Son adversaire principal, toujours le même (croit-il), c’est "l’ennemi arabe", celui là-bas, planqué derrière les check-points. De l’autre, un groupe de jeunes révolutionnaires israéliens prêts à tout pour dénoncer les inégalités sociales et l’oppression capitaliste de leur pays, devenu un État économiquement radical. Deux "clans", deux points de vue et trois parties pour un film bancal : Le policier affiche clairement une ambition et une volonté contestataires (le film a fait scandale en Israël), mais sa rigueur souffre d’une arythmie narrative qui nous abandonne en chemin (en haut d’une colline probablement).

 

La première partie, très réussie, suit le quotidien de Yaron (Yiftach Klein, bloc fermé et bloc physique), super-flic macho et bientôt père d’une petite fille. Avec une espèce d’ironie distanciée, Nadav Lapid observe sa drôle de mécanique existentielle (culte du corps, narcissisme, idolâtrie, angoisse de la paternité) et les ferveurs s’imposant à celle-ci : opérations commando, amitié virile à la limite de l’ambiguïté (grosses claques sur les épaules, regards appuyés, pugilats plus que rapprochés…) et collègues ultra-soudés (un tout, jusqu’au sacrifice), mais bien incapables d’instaurer entre eux une conversation ordinaire, solide, sinon des silences ou des banalités (injurier un Arabe, draguer bêtement une serveuse…).

Belle étude, presque naturaliste, d’un homme qui ne semble plus vivre que pour son pays et sa corporation, conditionné, obnubilé, dévoré, comme extrait de la (de sa) réalité. La deuxième partie, laborieuse, longuette, s’intéresse aux jeunes activistes, bourgeois désœuvrés prêts à en découdre et jouant les rebelles romantiques l’arme au poing pour aller crucifier le patronat, symbole inamovible d’un libéralisme carnassier exploitant à tout-va. Leurs atermoiements et la recherche de sens, d’héritage militant, à leur action sont à peine captivants.

À l’écart des forces et des nombreux enjeux de la première partie, Lapid s’égare, perd de son acuité et de sa finesse ; logiquement, Le policier finit par agacer, par ennuyer. La troisième partie (la prise d’otages), un peu étrange et jamais sérieuse (à l’image finalement de ce qu’elle est vraiment, presque improvisée, dérisoire), ravive nos curiosités et nos intérêts, mais il est déjà trop tard : le film ne plaît plus, et c’est dans une sorte d’indifférence que l’on regarde se jouer cette mascarade au fond d’un sous-sol, petit théâtre d’un pays qui se détraque et se fend, sans plus mener à rien.

 

L’espace de quelques (derniers) souffles et de quelques clignements d’yeux, après le dénouement dans le noir et le sang et le vacarme des tirs, un autre film donne soudain l’impression de s’enclencher quand, dans le regard de Yaron, on croit déceler un déclic, percevoir un bouleversement de conscience, conscience où résonnent encore, hurlées au mégaphone, les paroles de Shira, une des terroristes : "Policiers, vous n’êtes pas nos ennemis. Policiers, vous êtes aussi opprimés". Brèche morale grouillante des prémisses d’une révolte intérieure, envisageable, mais c’est évidemment un autre film qui commence et qui surgit là, et une autre odyssée aussi, plus passionnante (sans doute) que celle-ci.

 

Cinéma israélien sur SEUIL CRITIQUE(S) : The bubbleLa visite de la fanfareValse avec BachirLebanonTu n'aimeras point.

 

2 étoiles

Par mymp - Publié dans : Films - Communauté : 1 article = 1 film
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Jeudi 12 avril 2012 4 12 /04 /Avr /2012 12:00

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Transformers 2 fut ma Babylone, et World invasion mon Waterloo. Battleship sera ma victoire à la Pyrrhus. En gros : oui, mais non. Au royaume des blockbusters burnés, Battleship, étudié, pensé, monté et usiné de la sorte, fait figure d’énième pétarade remplie de gentils défenseurs du monde (Armageddon, Independence dayTransformers, etc.). En même temps, Peter Berg, en mode Michael Bay, l’a dit à Taylor Kitsch en l’engageant (quel air bovin celui-là… Mais d’où il sort ce type ? C’est qui, c’est quoi ? Qui lui a dit de faire l’acteur ?), comme pour se dédouaner de l’avoir entraîné dans ce bazar bourrino-mastoc : "Tu veux faire ce truc avec moi, oui ou non ? Faisons ce film. Faisons un putain de film qui déchire, sera fun et émouvant à la fois !".

Mon amour pour les grosses explosions, les poursuites en voitures, les scènes spectaculaires et celles de destruction massive me perdra un jour, j’en suis sûr, et Battleship, de ce côté-là, rempli parfaitement son contrat ; pour le reste, l’intrigue est quand même assez conne. Adapter au cinéma le jeu de la bataille navale a quelque chose de complètement ridicule en soi (et pourquoi pas Blokus ou La dame de pique ???). Envisagé comme un Transformers sur l’eau, Battleship a forcément de la gueule (ça déchire, c’est pas trop fun et pas du tout émouvant), pratiquant un béotisme décomplexé qui n’égale pas trois neurones. Au moins évite-t-il (en partie) toute propagande militaire martelée à la pioche et au burin, et, à bien y regarder, le film se trimballe même une certaine (auto)dérision à tordre ainsi le cou à tous les poncifs du genre.

Parce que là, ce n’est plus une bande de valeureux G.I.’s surentraînés qui s’en va atomiser de l’alien hostile et défendre nos belles valeurs humanistes (l’armée, ici, est tenue à l’écart), mais plutôt ça : une bimbo, un black cul-de-jatte, un geek à grosses lunettes, une chanteuse de R’n’B, un japonais, des vétérans édentés, un presque sumotori, un presque albinos fan de lézards et un seul représentant de l’Américain de base, jeune et fort et courageux. Cerise sur le pudding : c’est L’art de la guerre de Sun Tzu, manuel chinois de stratégie guerrière, qui sert de logique tactique à notre équipe de choc pour aller choper the V of the victoire.

Maintenant, relativisons : le film est beaucoup trop long, prévisible à mort, mal écrit, mal filmé, mal joué (Rihanna, la bougresse, vient faire de la pâle figuration avec deux expressions au compteur pour tenter de nous refourguer, l’air de rien, ses prochains singles pourris), et toute la partie avec cette histoire d’antennes et de satellites est très chiante, très chiante et très très chiante. En revanche, les nombreuses batailles entre vaisseaux extraterrestres et flotille de la Marine sont vraiment réussies, et visuellement excitantes. Pour finir, un peu de culture : Pyrrhus 1er, roi d’Épire, défit les Romains pendant les guerres d’Héraclée et d’Ausculum, mais son armée souffrit de pertes irremplaçables (amis et principaux commandants). Il eut alors ces mots célèbres : "Si nous devons remporter une autre victoire sur les Romains, nous sommes perdus". Voilà, c’est un peu ça en fait : à force de débrancher mon cerveau pour pouvoir "apprécier" des conneries pareilles, je vais finir par faire un AVC.

 

Peter Berg sur SEUIL CRITIQUE(S) : Le royaume.

 

2 étoiles et demi

Par mymp - Publié dans : Films - Communauté : Webzine cinéma
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Dimanche 8 avril 2012 7 08 /04 /Avr /2012 12:00

hasta-la-vista.jpg

 

American pie + Little miss sunshineIntouchables x (version potjevleesch au carrée) = un tétraplégique + un aveugle + un cancéreux en fauteuil roulant, puceaux en rut de corps et d’esprit, et bien décidés à perdre leur virginité dans un bordel spécialisé en Espagne sans vraiment s’embarrasser des bonnes manières et du respect de la Femme (jouir, des nichons, baiser et encore des nichons). C’est donc parti pour un road trip dans les règles de l’art à bord d’un van pourri où l’on écoute du Joe Dassin à fond les oreilles ("Et si tu n’exiiistais paaas…"), digresse sur le sens de la vie et casse du sucre sur le dos de Ryanair, plutôt pas gentil du tout avec les-zandicapés.

Pas de longs et pas de beaux discours ; aucun apitoiement, aucune limite, le film s’en fout pas mal et préfère davantage suivre, en mode carpe diem, cette drôle d’odyssée bringuebalante qui ne prend pas trop de pincettes avec le politiquement correct. Les trois compères ne se font pas de cadeaux (ni avec personne d’autre d’ailleurs), chacun avec ses raisons, chacun avec ses envies et chacun avec ses doutes. Parfois égoïstes, parfois gamins, parfois attachants, toujours drôles et sans complexe, Lars, Phillip et Jozef, emmenés par l’impayable Claude, matrone au grand cœur (à prendre), se paient du bon temps sur les routes de France et de la bonne bibine dans les vignobles bordelais avant de passer aux choses sérieuses (et puis le temps est compté, alors il faut faire vite).

C’est léger, sans prétention et fort avenant, et même assez émouvant, voire assez triste par moments (la scène où Lars et Phillip concrétisent enfin leur "rêve" charnel a quelque chose de pathétique, de fatidique aussi, comme si le fait d’avoir enfin atteint leur but marquait la fin de tout). Une mise en scène quelconque, quelques longueurs et quelques scènes inutiles également (les parents qui parviennent à retrouver le groupe à mi-parcours) écornent à peine le gros capital sympathie du film de Geoffrey Enthoven. Et puis le joli quatuor d’acteurs, qui s’amusent comme des fous avec une complicité et une alchimie évidentes, donne sacrément la pêche. Un film plein de malice et de bonne humeur, à défaut d'être grand.

 

3 étoiles

Par mymp - Publié dans : Films - Communauté : Les anciens d'AlloCiné
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Mercredi 4 avril 2012 3 04 /04 /Avr /2012 12:00

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C’est Beautiful thing chez les presque quarantenaires (le contexte social en moins, encore que Nottingham n’ait rien à envier aux banlieues londoniennes) ou même 20 ans plus tard, style deux grands garçons qui se croisent un soir en boîte, qui se plaisent (un long regard intéressé, quelques sourires), qui baisent, petit-déjeunent ensemble, s’échangent leur portable puis essaient de construire un truc le temps d’un week-end. On n’est pas ici dans la fougue pailletée de Priscilla ou la romance très "chemise à carreaux" de Brokeback Mountain, plutôt dans la vraie vie de tous les vrais jours qui passent, partition minimaliste sur nos élans de cœurs et nos façons de voir, d’envisager une possible vie à deux ; homo comme hétéro, la tâche est rude de toute façon.

 

Après donc les premiers baisers et les premiers sentiments (Jamie et Ste continuent encore de danser sur Dream a little dream of me…), voici l’heure des bilans et des désillusions (et c’est pas jojo). Entre plans-culs et plans qui ne riment à rien, pétards et confidences, quelque chose à imaginer, à vouloir, ici ou ailleurs, Russell, qui s’assume à moitié, et Glen, du genre extraverti, tentent un rapprochement existentiel, chacun avec ses blessures (parents absents, ex destructeur) et chacun avec ses envies. Certes, le film d’Andrew Haigh n’aborde rien de nouveau en soi et semble disserter sur des sujets rebattus, mais il aborde justement ces différents sujets (coming out, difficulté des rapports amoureux…) avec une modestie, une franchise et une intelligence extraordinaires.

On est littéralement emporté par le flot incessant des dialogues (subtils et drôles, sensibles et savoureux), conquis par la mélodie des rires, des murmures et des coups de gueule. Week-end doit aussi beaucoup (énormément) à ses deux interprètes, confondants de naturel et d’ingénuité (les acteurs de Polisse devraient en prendre de la graine, eux qui cherchaient seulement à saisir le naturel, mais jamais à l’incarner), et dont la belle complicité est d’une évidence, d’une authenticité lumineuses (un long travail de préparation, hors-tournage, a été effectué par Haigh avec Tom Cullen et Chris New). Pas de pédales douces ni de cage aux folles donc : ici on est dans une espèce de "normalité" revendiquée, ici on est dans l’intime (on dirait un couple filmé à son insu), dans le pudique, limite le film de chambre.

Week-end peut décourager, Week-end peut ne pas plaire parce qu’il ne s’y passe pas grand-chose, juste deux types qui parlent (l’un enregistre ses aventures sur magnétophone, l'autre les consigne par écrit sur son ordinateur), envisagent un éventuel futur où l'on n'aurait plus peur de s'engager et où l'on pourrait dire "Je t'aime" devant tout le monde sans se faire traiter de pédé. Le thème, ouvert, de la brève rencontre et de sa concrétisation reste l’axe le plus important, le plus vibrant du film, dissocié en partie de n’importe quelle sexualité pour une plus large universalité (que certains réduiront à une soi-disant "pédagogie"). C’est l’amour simplement, au-delà des genres.

Week-end, plein de couleurs et de lumières chaleureuses, évoque ces nombreuses comédies romantiques à l’américaine, mais sans jamais surligner et/ou schématiser ses intentions (comme elles ont tendance à le faire parfois). De, récemment, Last chance for love à Gigantic en passant par 500 jours ensemble ou Blue Valentine, c’est l’amour encore et l’amour toujours (sauf que là c’est deux mecs, big deal). D’un flirt rapide à une hypothétique relation, Russell et Glen, sans violons ni bravos, apprennent à se connaître en faisant avec, avec leurs sentiments, avec leur caractère, et avec leurs angoisses aussi parce que tomber amoureux (même en deux jours) implique, peut-être à un moment, d’avoir le cœur brisé, à découvert ("Ce n'était pas tant la souffrance qui me faisait peur que la déception, encore une fois" - Michel Tremblay, Le cœur découvert). Francesca et Robert, eux (Sur la route de Madison), en firent la brûlante expérience en à peine quatre jours, achevés finalement dans la douleur un après-midi de pluie.

 

On pense souvent à Oslo, 31 août (pas de musique, émotions à fleur de peau, grâce désenchantée, ballade à vélo, mise en scène fragile) et à Beginners (magie de la première rencontre, découverte de l’autre, charme fou) tout au long de ce joli et tendre Week-end. Une dernière scène sur le quai d’une gare, hyper sobre et bouleversante, vient nous chambouler définitivement (et de verser alors sa petite larme, discrètement, un peu gêné d’avoir été chopé comme un bleu). Terrible constat d’impouvoir, de solitude, mais qui rend ce Week-end unique et si attachant. Et par la fenêtre ouverte, Russell écoute les bruits de la ville, la rumeur des automobiles sur les avenues tristes avec ces gens sur les à-côtés, pressés, comme en pâture, et sa voix résonne pour longtemps jusqu’à l’horizon, un point vierge.

 

4 étoiles et demi

Par mymp - Publié dans : Films - Communauté : 1 article = 1 film
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Lundi 2 avril 2012 1 02 /04 /Avr /2012 12:00

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Une bombe explose gare d’Austerlitz, attentat meurtrier apparemment commandité par un groupe terroriste dans la mouvance d’Al-Qaida. Un jeune hacker, qui a piraté toutes les caméras de contrôle dans Paris, va très vite s’apercevoir que les coupables ne sont pas ceux que l’on croit et dévoiler une réalité plus effroyable. Premier film de Cédric Jimenez, scénariste et producteur de films carrément oubliables (Scorpion, Eden log), Aux yeux de tous est une relative bonne surprise, visuellement excitante, mais scénaristiquement très faible, l’intrigue développant un énième complot politico-financier à base de magouilles d’États, d’engrenage infernal et de tueurs sans pitié.

Le parti pris cinématographique, en revanche, est intéressant, jouant sur nos peurs, nos lubies et nos carcans ultra-sécuritaires. Caméras de surveillance, webcams, écrans d’ordinateurs, le film construit un langage et un look esthétiques entièrement envisagés à travers d’autres supports vidéo, les seules séquences filmées "comme au cinéma" étant celles dans la chambre du hacker. La première scène du film est, de ce point de vue, très réussie, et met directement dans l’ambiance, rappelant (toutes proportions gardées) le Snake eyes de De Palma où l’image, via un regard extérieur, un autre média, est analysée, désassemblée et décortiquée pour l’instauration d’une nouvelle vérité.

À l’heure d’une surinformation en temps réel (voir les récents événements à Toulouse), d’une survisibilité citoyenne (Google, YouTube, Facebook, Twitter…) et d’une révolution web initiée par les trublions d’Anonymous, Aux yeux de tous surfe sur l’effervescence numérique actuelle où tout devient possible en quelques clics (et sans vraiment plus étonner personne). Malgré ses travers, on a envie de défendre le film de Jimenez parce que son projet de fond est assez singulier (à défaut d’être complètement vraisemblable) et son rythme captivant. Tant pis alors si les personnages restent peu développés et si l’interprétation est parfois bof : Mélanie Doutey semble plus à l’aise dans le registre de la comédie (Clara Sheller) et Olivier Barthelemy, qui pourtant en imposait dans Notre jour viendra, révèle ici un jeu limité. Une réussite mineure donc, mais c’est déjà pas si mal.

 

2 étoiles et demi

Par mymp - Publié dans : Films - Communauté : Cinéma
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Vendredi 30 mars 2012 5 30 /03 /Mars /2012 12:00

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Sidonie Laborde est simple lectrice (et fine brodeuse) de la reine à Versailles, à l’aube sombre de la Révolution. Sidonie semble éprise de Marie-Antoinette (de la figure, du mythe, de la femme), elle-même éperdument amoureuse de la duchesse Gabrielle de Polignac, altière et mystérieuse (parlant peu, intrigant beaucoup, captivant follement). Quand sonne le glas et résonnent les cris, en ces heures furieuses de la colère du peuple et des têtes que l’on va couper, brandies ensuite au bout des piques, se grisent alors, pour une dernière fois, les désirs des uns, les envies des autres et toutes ces attentes languides, consumées bientôt par la fièvre et par la peur.

 

Pas de trois et valse des sentiments à la Cour, trio ardent de la lectrice, de la reine et de son amante, tandis que Versailles se flétrit vite (moustiques, eau croupie, rats morts), à l’image d’une bourgeoisie et d’une monarchie qui dépérissent, s’aveuglent à la "désplendeur" de leur crépuscule. Benoît Jacquot orchestre un ballet exquis et délétère autour d’une société égarée dans les tourments de l’Histoire et les affres de la passion. Entre vérités historiques et liberté fantasmatique (le saphisme supposé de Marie-Antoinette), Les adieux à la reine rejoue les jeux de l’amour et du hasard au château, dévoilant les lâchetés et les égoïsmes comme on met à nu les honneurs ou les corps, gracieux (de sous un drap ou d’une robe que l’on défait).

L’amour (Marivaux encore), cet émoi cruel, conduit jusqu’au sacrifice, celui de Marie-Antoinette se séparant à jamais de Gabrielle pour lui épargner l’échafaud, ou celui de Sidonie, témoin et victime de la gabegie royale, qui risquera sa vie pour sauver celle de la duchesse parce que la reine lui a demandé (ou plutôt lui a donné l’ordre, intime, qu’elle aurait bien dû refuser). Les passions s’exacerbent, puis deviennent un jeu de rôle(s) (Marivaux toujours), un subterfuge pour sauver la belle aimée, mais destituant l’autre qui n’aura (ne sera) plus grand-chose. "Adieu la plus tendre des amies ; le mot est affreux, mais il le faut ; je n'ai que la force de vous embrasser" : Marie-Antoinette se lamente d’une absence et d’un chagrin certain, sans connaître les outrages, les calomnies qui la guettent et l’attendront plus tard.

Mais fait étrange : davantage Versailles se vide, plus le film passionne moins (implacable arithmétique). Il se soustrait à son propre charme, à l’envoûtement qu’il procurait si bien ; on aimait au début le bouillonnement, les manières, les affections, les élans et les frous-frous. Tout était enlevé, urgent et même électrique, jusqu’à cette longue nuit de cauchemar dans les couloirs à la lueur des bougies où courtisans, valets et nobliaux circulent entre les portes, spectres fardés tout à leur inquiétude et à leur (vaine) survie.

 

Ensuite, le film perd un tantinet de sa superbe, comme mourant, son intérêt foisonnant s’oublie dans les longueurs de l’intrigue qui semble s’être paralysée, et le temps avec. Qu’importe : la mise en scène est alerte, fébrile, et Jacquot paraît s’amuser de zooms et de mouvements, de va-et-vient et d’une espèce de modernité jamais ostensible. Et puis il y a Diane Kruger, divine, et surtout Léa Seydoux, au doux visage éthéré, transi, énigmatique et dur aussi. Joli écrin de femmes (les hommes, ici, sont fats, vieux ou de la chair à pâtée que l’on abandonne dans les chambres) que Jacquot révèle dans une sorte de murmure secret, Les adieux à la reine a les atours séducteurs d’une gravure ouvragée, d’un plaisir offert, posé là pour les yeux et pour l’esprit.

 

3 étoiles et demi

Par mymp - Publié dans : Films - Communauté : Webzine cinéma
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Mardi 27 mars 2012 2 27 /03 /Mars /2012 12:00

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Les inavouables 7/7 - ffred

 

Bon allez, c’est à mon tour pour le film inavouable. Je dois dire que j’étais bien embêté quand mymp m’a demandé de participer à ce cycle. En fait, je n’ai pas vraiment de films inavouables. En général, j’aime tout au cinéma et je l’assume (mon numéro un de l’année dernière est tout de même We need to talk about Kevin, tant décrié sur la blogosphère…). Mais en creusant bien, il y a finalement deux types de films que j’aime et que l’on pourrait qualifier "d’inavouables" : les films avec des animaux qui parlent et les films avec Jason Statham (surtout la série des Transporteur ou les Crank).

 

Les "gentilles" langues diront que c’est un peu la même chose. Cet acteur a sur moi, comment dire, des effets incontrôlables… C’est pourquoi je préfère vous parler des films animaliers, c’est beaucoup plus prudent. Je ne sais pas pourquoi les films avec des animaux qui parlent m’ont toujours fait hurler de rire et m’ont toujours ému aussi. Voir ces petites bêtes à poils (ou autre) deviser et converser à quelque chose d’attachant et de très émouvant. Et s’il y a bien un film qui regroupe un peu tout cela, c’est Mission G (Force G en version originale, aussi appelé Hair Force One !). Celui-ci ne déroge donc pas à la règle et l’ayant vu récemment pour la énième fois, je peux dire que je ne m’en lasse pas (même si cela reste clairement pour les enfants). Je me souviens, quand je l’ai vu à sa sortie, que nous n’étions que cinq adultes dans la salle.

Contrairement à Pixar, ça manque peut-être un peu de gags, de clins d’œil et de second degré pour les parents qui accompagnent, mais c’est tout de même plein d’humour. Avant même le générique, le cochon d’Inde qui gueule que ça va trop vite sur le logo de Jerry Bruckheimer films, c’est hilarant. Et puis il y a quelques répliques bien placées tout du long, par exemple quand le héros s’introduit chez le bad guy lors d’une réception et qu’il atterrit dans les vestiaires, truffe à truffe avec des manteaux en renard et en vison, et répondant à son co-équipier, qui lui demande où il est, qu’il est à la morgue ! Pour le reste, c’est mené tambour battant, il y a beaucoup d’action et on ne s’ennuie pas un seul instant, un peu comme un Mission : Impossible version à poils et quatre pattes.

D’ailleurs, l’histoire n’a rien à envier au dernier opus de M. le scientologue (c’est même bien mieux que ce Protocole fantôme finalement). C’est quasiment la même chose : un méchant très méchant veut détruire le monde, l’équipe d’agents très spéciaux est lâchée par sa hiérarchie et traquée comme une bande de terroristes. Le héros est viril et sportif, il y a une belle pépée (une petite cochonne d’Inde bien roulée), un rigolo de service, des cascades à couper le souffle, un twist final inattendu, le chef de la bande a la même voix (française) que Bruce Willis et il s’appelle Darwin.

Toutes ces petites bêtes sont adorables, elles sont en images de synthèse, mais c’est du très beau travail, on dirait des vraies. Je ne vous cacherais pas que j’ai encore versé ma petite larme plusieurs fois (si si !) jusqu’à la scène finale (passons car je vais encore avoir les yeux humides…). Action, humour, émotion, il y a de tout dans Mission G qui n’a pas vraiment à rougir face aux films du même genre avec des humains (pour les plus grands). Malheureusement, il n’y a pas eu de suite, le film n’étant pas rentré dans ses frais pour l’exploitation en salles aux USA. Un jour peut-être… Au final : action, suspens, efficacité, j’adore !

 

Je n’arrive pas vraiment à m’expliquer ce goût pour les films avec des animaux qui parlent. Les deux premiers films que j’ai vu étant petit étaient Bambi et Blanche-Neige (au Grand Rex avec la féerie des eaux), mais les animaux ne parlaient pas dans ces deux-là (pourtant j’ai été traumatisé dans mon enfance quand mon cochon d’Inde femelle, qui avait eu des petits, a été bouffée avec ses bébés par un chien…). Je me suis bien marré dans les années 90 avec tous les Docteur Doolittle et autres Babe, le cochon devenu berger. J’avais adoré aussi Comme chiens et chats, L’incroyable voyage, etc. D’ailleurs, j’aime également les pubs avec des animaux parlants ; il y en a quelques unes, récurrentes, comme le chat de Feu vert, le lapin de Cassegrain ou, pendant les fêtes, celles de Canal+/Canalsat avec les rennes qui chantent et les petites lapines qui s’évanouissent (ces dernières me font hurler de rire). En tout cas, merci mymp pour ce quart d’heure inavouable et pour m’avoir permis de revoir ce chef-d’œuvre de l’industrie cinématographique animalière.

 

4 étoiles

Par mymp - Publié dans : Cycles - Communauté : 1 article = 1 film
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