Vendredi 27 janvier 2012 5 27 /01 /Jan /2012 12:00

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Osons la comparaison pour faire couiner dans les chaumières : ce film est une pute, une pute vulgaire, laide et racoleuse, exerçant de bien médiocres prestations quand elle n’est pas à nous refiler une blennorragie dans le meilleur des cas. Detachment (à ne pas confondre avec détachant, détartrant, déprimant ou défécation) n’est même pas mauvais, c’est pire : il est détestable et lamentable (comme cette critique, vous êtes prévenus). Ça dégorge de clichés et de poncifs comme un caniveau refluant de la fange, c’est d’une atroce lourdeur et d’un pathétique si brillant que ça en devient inversement exceptionnel.

 

Un exemple parmi tant d’autres : sur 1h40 de film, dix minutes à peine ne sont pas accompagnées d’une musique proprement dégoulinante où un piano sirupeux vient surligner le moindre regard, la moindre phrase et le moindre élan, prenant au piège le spectateur d’une émotion factice, vile et rampante, spectateur qui, du coup, a l’impression qu’on lui vomit constamment en plein dans la gueule. Le must reste quand même cette scène affligeante où Adrien Brody prend la voix de sa mère défunte (Norman, c’est toi là-bas dans le noir ?) pour rassurer son grand-père en train de mourir sur son lit d’hôpital avec, évidemment, une petite mélodie sucrée au piano en fond sonore ; un véritable supplice cinématographique qui donne envie de ne plus J-A-M-A-I-S aimer le septième art et de se lancer éventuellement dans la proctologie (clique si tu oses).

Que vous sachiez deux choses : Henry se débarrasse d’Erica, la jeune paumée qu’il a recueilli chez lui, en appelant les services sociaux, et Meredith, l’étudiante grosse, incomprise, mal dans sa peau et artiste dans l’âme, finit par se foutre en l’air (on voit le truc arriver à des kilomètres) en bouffant un mini-muffin empoisonné. Je spoile à mort la fin du film pour éviter qu’un grand nombre de personnes aille voir cette daube. Toutes les situations se vautrent avec une rare complaisance dans un pathos épais, renforcé par une mise en scène faussement arty, clinquante et finalement sans aucune originalité (format Super 8 pour exprimer les souvenirs, noir et blanc impromptu, Brody déambulant la nuit, seul avec son vague à l’âme en bandoulière : trop stylé pour être crédible).

Ce pathos fait qu’on ne croit à rien de chez rien (en plus de faire soupirer jusqu’à ce que mort s’ensuive, regarder sa montre toutes les deux minutes, s’arracher les cheveux quand il en reste et/ou un esclandre à base de biiiip, de biiiip et de biiiip), de chez rien disais-je malgré le sérieux risible, voire moralisateur, que gourou Tony Kaye (non mais t’as vu sa tête ?) cherche à donner à sa grosse merde (re-clique si tu re-oses), sauf peut-être la scène où Lucy Liu pète les plombs face à une étudiante, et celle aussi où Henry arrive pour la première fois dans la classe où il va effectuer son remplacement.

 

L’observation, l’analyse et la remise en question du système éducatif américain (aussi déficient que le nôtre) sont grossières, superficielles, enfonçant des portes ouvertes sans aucune pertinence ni intelligence, et plombées par des à-côtés narratifs bidons, au-delà de l’indigence. Et quand, dans le dossier de presse, Kaye balance, à propos de son pensum bouffi et prétentieux, "J’essaie seulement de faire en sorte que les choses aient l’air vraies… Je cherche à saisir des émotions réelles, je déteste le fait de jouer, je déteste les choses qui n’ont pas l’air authentiques", on se prend soudain à rêver de tenailles, de plumes et de goudron brûlant.

 

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Par mymp - Publié dans : Films - Communauté : Webzine cinéma
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Lundi 23 janvier 2012 1 23 /01 /Jan /2012 12:00

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Deux histoires, deux époques, deux villes, et un seul dénominateur commun à travers le temps : l’amûûûr. Histoire de Jacqueline à Paris dans les années 70 (la moins convaincante), et celle d’Antoine à Montréal, de nos jours. Jacqueline élève seule son jeune fils trisomique, envers et contre tous. Antoine est DJ, il parcourt le monde, il a deux filles, une ex et une future épouse. Souvent pendant le film, on se dit qu’on a dû se tromper de salle (c’est pas un Lelouch qu’on se tape là ?) ou qu’on est plutôt en train de regarder une pub pour le prochain Marc Levy ou Guillaume Musso.

Hasards et coïncidences, destins qui se croisent, amours éternelles, quête de l’existence et de l’âme sœur (plus réincarnations dans le placard), Jean-Marc Vallée y va d’un pas lourd et chargé, croyant réaliser son grand œuvre (banco : 13 nominations aux Génie, les César canadiens), son Magnolia, son 21 grammes. En s’amusant à égrener les titres des deux… "écrivains" précités, on pourra facilement résumer le film dans ses grandes intentions : où es-tu, et si c’était vrai, le premier jour, la prochaine fois, toutes ces choses qu’on ne s’est pas dites, sept jours pour une éternité, seras-tu là, parce que je t’aime, je reviens te chercher, que serais-je sans toi, bref, des titres-formules interchangeables et creux pour dire le mystère qui nous guide et la passion qui construit nos relations à l’autre, à tous les autres autour de nous.

Café de Flore, c’est de l’amour à la vie à la mort, au-delà de la mort, pour toujours mon amour, amours d’enfants, d’adultes, amour tout court ou amour trop fort d’une mère perdue dans la déraison. Il y a quand même un truc qui sauve carrément le film et l’empêche de sombrer dans la mignardise New Age, c’est la mise en scène de Vallée. Mise en scène vibrante, organique, rythmique (cuts, ruptures de ton, séquences atmosphériques, flashbacks, montage happé…) qui emporte tout, qui souffle, qui surprend.

À l’instar de C.R.A.Z.Y., la musique joue, une nouvelle fois, un rôle essentiel dans le film (qu’Antoine écoute, triture, raccommode, exalte), épicentre sensible dont les beats pulsent les amarrages d’une narration envoyée en l’air. Petite musique de nos vies, dans nos cœurs, et comment aussi elle influe sur nos pensées, nos imaginaires, nos souvenirs, nos humeurs ou nos envies d’être (la bande-son est magnifique, de Sigur Rós à Pink Floyd, en passant par The Cure et Nine Inch Nails). Mais quand même : toute cette énergie, toute cette débauche de sons, de couleurs et d’émotions pour une histoire un peu gnangnan, et pour une si piètre conclusion…

 

2 étoiles et demi

Par mymp - Publié dans : Films - Communauté : 1 article = 1 film
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Samedi 21 janvier 2012 6 21 /01 /Jan /2012 12:00

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La pratique de la parodie et/ou de l’hommage n’est pas chose facile, donnant soit dans la gaudriole décomplexée et réussie (Shaun of the dead, Reno 911…), soit dans la bouse à oublier pour toujours (Scary movie, Spartatouille…). Un soupçon de tact (pour ne pas dire de doigté) et d’écriture est au moins toujours requis, sous peine de virer à la baudruche pleine à vomir de clins d’œil laborieux et de pastiches fourre-tout. Pour ce Tucker et Dale pas franchement folichon, le cul reste le plus souvent ventousé (cloué ?) entre deux chaises, parvenant parfois à faire rire avec des scènes bien senties (la première rencontre à la station essence, le coup de la tronçonneuse en folie qui désacralise en quelques secondes le mémorable Massacre à la tronçonneuse…), mais sans tenir la distance de l’exercice imparti.

Si l’amour du genre est respecté et se voit (ça charcle, ça saigne et ça gicle pas mal), le film pèche surtout au niveau du tempo et de gags pas toujours drôles. Prendre à revers les nombreux clichés du slasher movie (Vendredi 13, Détour mortel, Scream…) en inversant les rôles attribués pendant des décennies de boucherie gore (les bouseux consanguins de Virginie ou du Texas ne sont plus ceux que l’on croit, tout se jouant, avec un relatif intérêt, sur les préjugés, les apparences et d’incessants malentendus), est une idée plutôt sympathique au début. Sauf que l’idée, justement, n’est pas totalement exploitée, finit par tourner en rond et n’amuse plus sur la fin (ratée).

Tyler Labine (Dale) et Alan Tudyk (Tucker) s’en sortent très bien dans leur rôle de gros durs au grand cœur et au sourire benêt ; en revanche, c’est plutôt mauvais du côté des jeunes interprètes qui devraient fissa retourner prendre des cours ou envisager de mettre un terme à leur "carrière". La mise en scène d’Eli Craig, dont c’est le premier long-métrage, fait dans le minimum, c’est-à-dire des plans plan-plan et du rythme… rythme-rythme ? Pas novateur, pas poilant, pas ambitieux, Tucker et Dale fightent le mal peut-être, mais haven’t du talent sûrement.

 

2 étoiles

Par mymp - Publié dans : Films - Communauté : Les anciens d'AlloCiné
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Mardi 17 janvier 2012 2 17 /01 /Jan /2012 12:00

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Les inavouables 5/7 - Fabrice

 

Au début des années 90, un genre a eu le vent en poupe : le thriller, et plus exactement celui où une personne mal intentionnée s’immisce dans la vie de gens tout à fait recommandables pour leur pourrir la vie. Je dois avouer que c’est avec ce genre de film que j’ai eu mes premiers plaisirs de cinéma : je découvrais alors le suspense et j’adorais ça (même si, à l’époque, je me contentais de les voir et revoir sur VHS enregistrées sur Canal+… Tchi Tcha !). Ainsi, Fenêtre sur Pacifique, Obsession fataleBasic instinct, J.F. partagerait appartement, Calme blanc, Liaison fatale, La disparue et autres Malice étaient à l’époque considérés pour moi comme ce qu’il y avait de mieux, et j’avoue que si j’ai, depuis, ouvert un champ plus large à ma cinéphilie, je suis toujours aussi fan de ce genre qui a plus ou moins refait surface récemment avec des films comme le très réussi Esther.

 

Mais celui que je préfère par dessus tout, celui que j’ai bien dû voir une trentaine de fois, c'est La main sur le berceau de Curtis Hanson. D’ailleurs, vu la thématique ordonnée par mymp qui m’a fait l’honneur de me convier à ce cycle, j’avoue que j’ai dû mal à considérer ce film comme un navet, même si ce n’est pas forcément celui que je vais mettre davantage en avant dans une discussion de cinéphiles (au risque d’être peu crédible). Mais comme il fallait en choisir un et qu’il est aujourd'hui condamné à être programmé en deuxième partie de soirée sur RTL9, je me suis dit que ça tenait la route.

Succès public primé en 1992 au regretté festival de Cognac, La main sur le berceau, s’il ne brille pas par une mise en scène grandiose (ça ressemble pas mal à un téléfilm), fonctionne parfaitement grâce à son scénario faisant monter la tension jusqu'au final où Rebecca De Mornay (Peyton) pète grave une durite avec son chouchou dans les cheveux, son gentil chemisier blanc et son gilet rouge tout propre. Et c’est là où vous allez vraiment vous inquiéter pour moi, car je me suis tapé je ne sais combien de fois la fin du film où, avec sa pelle, Peyton fracasse la tête du père et gueule contre la mère "C’est ma famiiiiiille !".

Car si j’ai choisi ce film, c’est aussi parce que c’est l’un des seuls dont je peux (presque) retranscrire mot à mot certains dialogues (si vous n’avez pas peur de lire les propos d’un maniaque, vous pouvez lire la suite). Exemple : Claire, qui a compris le petit manège de Peyton, arrive dans le salon et lui colle une grosse patate.

 

Michael (le père) - Claire, mais tu es folle !

Claire - C’est la veuve du docteur Mott, Michael !

Michael (il regarde Peyton, ne pouvant croire ce qu'il vient d'entendre) - La quoi ? 

Claire (à Peyton) - Sortez de notre maison !

Peyton - Il faut que tu lui dises Michael, dis-lui pour nous deux…

Michael (abasourdi) - Mais il n’y a rien à dire !

Peyton : Michael, mais tu m’avais dit qu’il n’y aurait jamais qu’une seule femme dans ta vie.

Michael : Je parlais de Claire, ma femme !

Peyton (qui remet son gilet) : Je vois, bien… Je vais chercher mon bébé et on part tout de suite… Je… Je voulais dire… Je vais chercher ma valise.

 

Là, vous devez commencer à vous dire que j’ai un gros problème, mais ce n’est pas grave, et puis il y en a un que ça ne dérange pas trop (enfin je me comprends). Revenons plutôt au film, et principalement à son casting. Dans le rôle de Peyton, il y a Rebecca de Mornay, disparue depuis de la circulation ; elle trouve ici son rôle le plus emblématique et sans doute le plus marquant (qui est capable de citer un autre film dans lequel elle a joué ?). Les parents, eux, sont tombés un peu plus dans l’oubli, je cite leurs noms en hommage malgré tout, il s’agit de Matt McCoy (sa filmographie sur AlloCiné fait grand-peine) et d’Anabella Sciorra.

 

La surprise vient, en revanche, d’un second rôle, celui d’une vieille copine du couple qui se méfie très vite des yeux doux de la nounou et qui va plutôt mal finir : c’est Julianne Moore, alors complètement inconnue à l’époque et qu’il est inutile de présenter aujourd’hui tant elle mène sa carrière comme une déesse. Derrière la caméra, c’est Curtis Hanson qui, depuis, nous a pondu L.A. confidential et 8 mile, films qui ne m’ont pas trop marqué mais qui ont pas mal fait parler d’eux (mais c’est quand même peu). Voilà, j’aime La main sur le berceau, anodin à l’échelle du septième art, mais si important pour moi et que je considère un peu comme l’un de ceux qui m’ont ouvert les yeux sur cette passion que nous partageons tous.

 

4 étoiles

Par mymp - Publié dans : Cycles - Communauté : 1 article = 1 film
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Vendredi 13 janvier 2012 5 13 /01 /Jan /2012 12:00

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Quand on paie une place de cinéma pour finalement aller voir un téléfilm, il y a quand même un moment où l’on se dit, pendant la séance, qu’on s’est bien fait avoir ou qu’on est vraiment con ou qu’on aurait pu rester chez soi pour continuer à mater The big bang theory. Et ce qui est sûr, c’est que Louise Wimmer n’est pas du cinéma (et encore moins du grand cinéma) ; on n’est pas dans les hauteurs ici, plutôt ras le bitume (ça tombe bien, Louise vit dans sa bagnole), sauf quand Louise, en transe sur le brûlant Sinner man de Nina Simone, se déchaîne face à la ville.

Pas transcendant, pas inventif, Cyril Mennegun cherche uniquement à capter un bout de réel sans vouloir aller plus loin, sans vouloir proposer, bousculer, happer. La perception, la captation de la réalité n’a jamais empêché d’avoir un putain de caractère, non ? Louise est femme de ménage, divorcée, la cinquantaine banale et n’a plus de maison. Elle galère, de parkings en bars, de bureaux sociaux en cafétérias, pour retrouver un peu de dignité, et surtout un appartement. Le quotidien filmé de Louise, sans suspens ni progression (juste les combines au jour le jour et, comme but à atteindre, un possible logement), donne dans l’épure, mais une épure qui semble davantage camoufler un manque d’originalité qu’une louable intention de faire modeste, naturaliste.

C’est terrible parce qu’on n’est pas pris dans le film, jamais ému par la situation précaire et difficile de Louise, pas concerné malgré les soucis, la dèche, les coups durs et les gestes simples qui deviennent les plus compliqués (s’habiller le matin, prendre une douche, se laver les dents, manger comme on peut…). Corinne Masiero a clairement un physique, une présence forte, un truc qui dégage, mais son jeu a quelque chose de monolithique, toujours dans le même registre, pas très loin de la plaque de marbre.

Du coup, on ne s’attache pas spécialement à Louise et à ses problèmes, pas parce qu’elle n’est pas aimable et tire tout le temps la gueule et clope comme une malade, mais parce que Louise est un personnage-bloc fait dans un seul et même matériau qui semble rejeter les aspérités, la nuance. Et s’il faut pouvoir se bouleverser de voir une femme, dans toute sa belle et simple majesté, lutter contre l’oubli, on retournera plutôt du côté de Manhattan où vagabonde sa Sue perdue et magnifique. Louise Wimmer, c’est du social qui ne tache pas, n’arrache rien, bien propre sur lui ; c’est un bout de crise donné en pâture aux bobos, et c’est plus que bof.

 

2 étoiles

Par mymp - Publié dans : Films - Communauté : Webzine cinéma
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Lundi 9 janvier 2012 1 09 /01 /Jan /2012 12:00

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Il faudrait pouvoir toujours se méfier des films à buzz, de ceux qui suscitent l’engouement des mois avant, créent l’attente, poussent à l’impatience, et réconcilient finalement les critiques qui y vont de leurs gentils éloges interchangeables (exceptionnel, remarquable, magistral, etc.). Take shelter, s’il est indéniablement un bon film (mais juste un bon film, un film dans la moyenne), est quand même bien loin du chef-d’œuvre attendu et annoncé, claironné aux quatre vents. Pour la forme, allons-y gaiement : manque de rythme, tension bancale, longueurs, scènes inutiles qui s’essoufflent quand d’autres stagnent sans raison…

Avec vingt minutes en moins, Take shelter aurait sans doute réussit à provoquer efficacement le vertige, le vrai, celui-là même qu’il peine à installer, à prodiguer, ou suscite de temps en temps (principalement dans ses dernières minutes). Histoire d’un homme qui perd pied, d’un homme troublé, ébranlé, en proie à des visions dantesques où les nuages se chargent d’apocalypse et rendent fou, Take shelter décrit la lente dislocation des croyances et des acquis. Fin du monde ? Crise existentielle ? Implosion du couple ou désintégration de la cellule familiale ? Et si la dernière scène était à nouveau une hallucination paranoïaque où Curtis parvient à impliquer les autres dans ses angoisses, dans ses doutes insaisissables, plus seulement lui, mais sa famille aussi, témoins volontaires, consentants de sa psychose et/ou d’un désastre inéluctable ?

Entre fantastique et réalité établie (l’Amérique profonde des petites gens, celle des classes populaires et des prêts bancaires à risque), folie et prophétie, obsessions et drame intimiste, le deuxième film de Jeff Nichols navigue ainsi sans livrer de réponses, de points trop évidents. Il sait intriguer, bouleverser parfois, mais seulement parfois. Les tornades se découpent, se devinent dans un horizon bas, précurseur d’une menace palpable, d’une société qui va imploser, puis s’enroulant autour de la conscience de Curtis, la prenant au piège comme il le sera plus tard, lui, sa femme et sa fille, dans le bunker souterrain qu’il a construit comme on érige un autel, un masque à gaz dérisoire sur le visage, tandis qu’une tempête se déchaîne au-dehors.

Plusieurs scènes très fortes (les visions de Curtis, sa crise en pleine nuit, sa rage qui explose lors d’un repas communautaire, les nuées d’oiseaux dessinant dans le ciel des arabesques étranges, menaçantes) ne viennent guère contrecarrer ce sentiment profond d’un film à moitié convaincant et presque, à la limite, jamais emballant (en dépit de l’interprétation subtile, simple, de Michael Shannon et Jessica Chastain, unis dans la tourmente pour s’en sortir). Nichols a du talent, c’est évident, mais son film a quelque chose de trop classique, de trop retenu dans ses errements métaphoriques malgré la belle et inquiétante ambiguïté de son sujet.

 

2 étoiles et demi

Par mymp - Publié dans : Films - Communauté : Les anciens d'AlloCiné
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Mercredi 4 janvier 2012 3 04 /01 /Jan /2012 12:00

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L’Australie, l’autre pays du serial killer. Après le réussi Animal kingdom, voici venir à nous une nouvelle histoire de tueur(s) psychopathe(s) et de disgrâce white trash, tirée elle aussi de faits réels (ceux de John Justin Bunting, connu pour être le tueur en série le plus important qu’ait connu l’Australie). Sous ses allures joviales de gros bonhomme poupon, John, charismatique, sorti de nulle part, manipule, exacerbe les envies de justice sommaire, exploite la misère et la détresse de tout un quartier de désœuvrés, cherchant une crédibilité, une justification à ses crimes et ses expéditions punitives. Cette influence néfaste, opaque, aura davantage de répercussions et d’incidences sur Jamie, l’un des fils d’Elizabeth avec qui il a une relation.

Entre pauvreté, déroute sociale, abus sexuels et meurtres brutaux, le film de Justin Kurzel ne fait ni dans la dentelle ni dans le manichéisme. Il saisit avec ferveur l’engrenage impitoyable d’une vindicte populaire, d’une violence qui se déploie progressivement (à l’image du serpent dévorant lentement sa proie), puis frappant plus tard avec une brutalité inouïe. À aucun moment il ne plonge dans le misérabilisme (malgré le sujet) ou dans la complaisance (malgré les scènes chocs) ; Kurzel filme sur l’instant, à l’instinct (on pense parfois au Sombre de Philippe Grandrieux, dans le thème et dans la réalisation), guidé par le jeu, par la symphonie des sensations, des atmosphères et des lumières (plusieurs plans sont magnifiques, d’une puissance évocatrice rare, comme arrachés à des songes, à un autre monde, à une réalité altérée ou différente).

Sous les lambeaux du constat social et d’un naturalisme concret, Les crimes de Snowtown se déroule peu à peu en un poème noir, un conte de fées morbide (un ours, le Mal, des ogres, des enfants à protéger ou à maltraiter) et initiatique reposant avant tout sur le lien trouble qui unit John (quelque part entre la figure paternelle et le grand méchant loup) à Jamie. Le film est très dur (la scène du meurtre du frère, interminable et éprouvante), physique, glauque au possible, mais il dégage une force insondable, des oscillations rythmiques, des pulsions archaïques qui remontent en nous jusqu’aux tripes et jusqu’aux nerfs, rappelant le glaçant Henry, portrait of a serial killer. La mise en scène hypnotique, sur le fil, pas loin de l’instantané photographique (évoquant Nan Goldin), s’accroche férocement, crûment, aux âmes à l’abandon, dociles et bouffies face à la dérive sanglante de John.

Lucas Pittaway (Jamie) et Daniel Henshall (John) sont ensorcelants, habités, tendus, parvenant à nous mener au fond de l’abîme sans broncher et sans que l’on trouve à y redire. Ils incarnent avec fièvre (scène intense dans la cuisine où John pousse Jamie à dépasser la limite qui le retenait encore à une forme de «normalité» et d’indépendance) ce jeune garçon rongé par une barbarie latente et cet homme qui déraille, main gauche de Dieu, ange exterminateur en croisade décidé à débarrasser, pour le bien de tous, les environs des camés, pédophiles et homosexuels avérés. Kurzel saisit brillamment tout ce climat délétère et malsain d’où se forme, émerge à la nuit les démons rampants d’une société décomposée, en marge. Un film au charme poisseux, vénéneux, rêche comme du papier de verre frotté sur une plaie laissée là, grande ouverte.

 

4 étoiles

Par mymp - Publié dans : Films - Communauté : 1 article = 1 film
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Samedi 31 décembre 2011 6 31 /12 /Déc /2011 12:00

L’année avait assez mal commencé avec trop de mauvais ou moyens films (Tron, Le discours d’un roi, Angèle et Tony…) et, à part Black swan en février, ce fut morne plaine à tous les étages, rien ne venant bousculer nos petits cœurs de cinéphiles exigeants, avec une enfilade de films juste sympathiques (Never let me go, Fighter, L’étrangère…) ou carrément détestables (Essential killing, The tree of life, La conquête…). Puis, à partir de juin, tout a été plus ou moins chamboulé : Beginners, Une séparation et The murderer sont arrivés l’air de rien, imposant chacun un style et une force certaine.

L’été fut morne également (en plus d’être pourri), plombé par deux grandes attentes (La piel que habito et Melancholia) qui se révélèrent d’aussi grandes déceptions. C’est à partir d’octobre que le niveau a été redressé avec deux bombes cinématographiques (We need to talk about Kevin et Drive), pour finalement terminer l’année en apothéose (Le cheval de Turin, Two gates of sleep et Les crimes de Snowtown).

Et pour les grandes attentes de 2012, parions sur La taupe, Martha Marcy May Marlene, Prometheus, The dark knight rises, Amour, Skyfall, Les hauts de Hurlevent (la bande-annonce est ma-gni-fi-que), The target pour le fun, Battleship pour le gros bourrinage bourrin, Kill list, Cosmopolis, Drei, et peut-être Le transperceneige et The master s’ils sont prêts à temps. 

 

Rêves éveillés

 

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1 / We need to talk about Kevin, conte de fées névrotique en état second, à l’image d’une mère perdue entre réalité noire, souvenirs tourmentés et rêves funèbres. Lynne Ramsay, adaptant le roman vertigineux de Lionel Shriver, livre une expérience fascinante, abrasive et sensorielle, qui hante pendant très longtemps. [Lire la critique]

 

2 / Two gates of sleep, premier film magnifique d’un jeune metteur en scène inconnu et plein de promesses. Cette errance du deuil, épopée quasi-méditative et bouleversante de deux frères conduisant le corps de leur mère au-delà du Styx, se coule en nous jusqu’à des points d’émotion indescriptible. [Lire la critique]

 

3 / Drive, le nouveau joyau du désormais très grand Nicolas Winding Refn, est un geste d’amour pour le genre, pour le cinéma et pour le spectateur. Un film ondulant qui prodigue gifles et caresses, et dont le monde entier se souviendra, pour toujours, d’une scène d’ascenseur belle à en mourir. [Lire la critique]

 

4 / The murderer, entre rouge sang et humour noir, propose un cinéma électrique et agressif doté d’un vrai sens de la mise en scène venant échauffer nos envies de folies furieuses. On sort du film à bout, exténué, éprouvé par l’art brutal et magistral de Na Hong-jin. [Lire la critique]

 

5 / Les crimes de Snowtown, film rêche comme du papier de verre frotté sur une plaie ouverte. Une œuvre choc filmée à l’instinct, guidée par le rythme d’une poésie noire, par la symphonie de sensations, d’atmosphères et de lumières. Éprouvant et hypnotique. [Lire la critique]

 

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6 / Black swan

7 / Beginners

8 / J’ai rencontré le diable

9 / Le cheval de Turin

10 / Une séparation

 

Cauchemars sans fin

 

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1 / Je suis un no man’s land, sombre blague pour bobos critico-cinéphiles rappelant un navet de Jean Girault, un vieux Claude Zidi ou un fond de tiroir de Mocky. À ce niveau de médiocrité artistique, c’est carrément une déclaration de guerre contre le spectateur. [Lire la critique]

 

2 / Essential killing, œuvre pseudo-formaliste bien loin de l’expérience cinématographique promise et attendue. Essential killing tâtonne, tente des choses, mais échoue globalement à provoquer un ressenti cataclysmique. C’est chiant, très énervant et sinistre comme tout. [Lire la critique]

 

3 / Melancholia, ou comment Von Trier gâche tout en noyant son propos (et ses intentions) sous la tristesse et le désespoir d’une sorte d’opéra du pauvre miné par une vacuité sans nom (de rythme, de réalisation). C’est ce qui s’appelle une bonne bouse. [Lire la critique]

 

4 / The tree of life, messe papale psalmodiée par un fou de Dieu au fin fond d’un planétarium. Ce salmigondis extatique, plutôt que d’ouvrir à d’infinis questionnements, s’impose en une longue et désagréable prière qui fait très vite demander grâce. [Lire la critique]

 

5 / True grit, western ennuyeux des frères Coen en mode échec, trop occupés à parfaire leur petit théâtre de trognes patibulaires. Bavard et traînant, True grit n’est que la résonnance d’une ébauche, celle d’un possible grand film asphyxié par une ingrate nonchalance. [Lire la critique]

 

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6 / Angèle et Tony 

7 / World invasion: Battle Los Angeles 

8 / Tron : L’héritage

9 / Le complexe du castor

10 / Mineurs 27

 

Les tops sont-ils solubles dans la mémoire ? 2009 et 2010 sur SEUIL CRITIQUE(S).

Par mymp - Publié dans : Vie du blog - Communauté : Webzine cinéma
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Mercredi 28 décembre 2011 3 28 /12 /Déc /2011 12:00

"Le temps passe et passe et passe, et beaucoup de choses ont changé. Qui aurait pu s'imaginer que le temps se serait si vite écoulé, on fait le bilan calmement en s’remémorant chaque instant". Bon, 2011 ne sera pas un gouleyant millésime cinéma, mais parmi une année assez insipide, quelques perles se sont glissées (énorme coup de cœur pour L’Apollonide du grand Bonello). Ici et maintenant, top 12 pour mieux pénétrer 2012 et fuir 2011.

 

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1 / L’Apollonide - Souvenirs de la maison close

2 / Somewhere

3 / Pater

4 / Melancholia

5 / We need to talk about Kevin

6 / L’exercice de l’État

 

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7 / Bon à tirer

8 / La guerre est déclarée

9 / Polisse

10 / Animal kingdom

11 / Une séparation

12 / Beginners

 

Trop de mauvais films et trop de ratés ont squatté les écrans cette année, et un top 10 ou même 12 du pire du pire ne suffirait pas. Les Studios MG Corporation ont donc opté pour une remise de prix au vitriol.

 

- Le prix du grand oublié du grand top : Black swan.

- Le prix du film qui ne s'assume pas comme un film est attribué à A dangerous method de David Cronenberg qui ne parvient jamais à libérer son film du roman, du certifié et du approuvé exact de la vérité vraie de la pièce de théâtre et de la réalité pure et totalement réelle du roman lui même complètement à l’exactitude parfaite de la vie réelle qui se vit (?), pour preuve les quinze lignes à la fin dont on se tamponne le coquillard.

- Le prix du film le plus énervant de l’année revient à "l’incarnation de la perfection" du premier de la classe Nicolas Winding Refn pour Drive.

- Le prix du film qui te donne envie de détester à jamais le cinéma revient à la palme d'or (en chocolat) The tree of life.

- Le prix du film qui a failli (mais vraiment failli) être génial avant de devenir la grosse déception de l’année revient à J’ai rencontré le diable.

- Le prix du film "qu'on aime bien quand même" revient aux Bien-aimés de Christophe Honoré.

- Le prix du film que l’on attendait tant et qui ne nous a rien donné en fait revient à Habemus Papam.

- Le prix du film qui nous a démontré que, bizarrement, la deuxième fois était moins bonne que la première revient à Absent de Marco Berger.

- Le prix de l’actrice qui devrait vraiment arrêter revient à Yolande Moreau pour son rôle dans Où va la nuit.

- Le prix de la meilleure doublure est attribué aux doublures de Natalie Portman (pas de danse) et Michael Fassbender (gros zizi) dans Black swan et Shame.

- Le prix de la meilleure actrice revient à Natalie Portman qui nous a prouvé qu'elle pouvait vraiment être une bonne actrice dans… Sex friends. xD

- Le prix du film de chiards qui nous a jamais autant donné envie de ne pas être jeune revient à l’insupportable Un amour de jeunesse.

- Le prix du pire film de l'année revient (ex-æquo) à Au delà, Minuit à Paris et Le gamin au vélo. Nous prions instamment les quatre réalisateurs grabataires de jeter l'éponge. 

 

Pour fêter cette remise de top et de prix, after party dans le minuscule cagibi bureau de Seuil critique(s) avec fraises Tagada et antigel à volonté : soyez les bienvenu(e)s, c'est le patron qui régale. Et pour le 12e commentaire, un an de champagne/pute/coke est à gagner, offert par votre serviteur MG : MG, pour des soirées de qualité [Note du patron : "MG, je croyais t’avoir demandé d’arrêter tes jingles pourris à chaque fin de phrase. Je te jure que c’est énervant"]

 

Publié par MG, qui est et qui restera.

Par mymp - Publié dans : MG dans ta face - Communauté : Les anciens d'AlloCiné
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Samedi 24 décembre 2011 6 24 /12 /Déc /2011 12:00

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Il y a fort longtemps déjà (Mathusalem sans doute, ou alors le Crétacé), David Cronenberg fut un grand metteur en scène à l’univers tordu et prophétique (Frissons, Vidéodrome, Crash) dont les obsessions et fulgurances visuelles s’inscrivaient loin de celles d’un cinéma de genre plus courant. Et même quand il s’essaya à l’adaptation littéraire (Dead zone, Faux-semblants, Le festin nu), ce fut toujours avec intelligence et inspiration, parvenant à magnifier le simple matériau de base. Depuis Spider (et même depuis eXistenZ), Cronenberg perd pied en livrant des films qui ont tout perdu de leur puissance viscérale (A history of violence était un relatif sursaut créatif), de leur caractère si troublant et si virtuose.

Joliment académique, A dangerous method, adapté d’une pièce de théâtre de Christopher Hampton, narre la rencontre de Carl Gustav Jung avec une jeune patiente souffrant d’hystérie, Sabina Spielrein (l’une des premières femmes psychanalystes), et ses nombreux entretiens, avant la discorde, avec Sigmund Freud. Le scénario, bavard, apparemment linéaire, a toutefois quelque chose de désordonné et de rigide en même temps. Corseté par trois tonnes d’aimables causeries et une temporalité en coup de vent prônant la synthèse à tout prix (les ellipses sont nombreuses), Cronenberg a du mal à offrir autre chose qu’un beau travail dont la chair est triste et le propos survolé.

La reconstitution est soignée, élégante, le sujet intriguant, mais c’est un écrin vide qui cherche à trop briller. On ne s’ennuie jamais vraiment, mais à aucun moment cette histoire nous transporte ou même nous passionne. Il y avait pourtant là motif à intéresser Cronenberg : affres de l’âme et du corps, pulsion de mort, névroses, sexe destructeur… C’est ce dont, finalement, il a toujours discouru (depuis ses débuts avec Stereo), mais d’une façon moins apprêtée et moins sage qu’ici. À voir, par exemple, comment Jan Kounen a composé avec l’académisme certain d’un film à costumes en proposant une œuvre charnelle et moderne (c’était son très réussi Coco Chanel & Igor Stravinsky), on se dit que Cronenberg aurait pu faire davantage d’efforts sur ce coup.

Il filme ses personnages sans leur prêter d’aura, réduits à des silhouettes de tableaux soignés, et sans jamais parvenir non plus à créer d’interactions concrètes entre elles, bien que le film parle avant tout de transferts, de relations complexes (Jung et Sabina, Sabina et Freud, Freud et Jung, Jung et Gross) et de dualité permanente (monogamie/adultère, raison/folie, faits/coïncidences). Cronenberg cherche à se réinventer (c’est tout à son honneur) et il l’avait brillamment réussi à l’époque de Faux-semblants, film pivot de sa carrière (ironie du détail : l’affiche de A dangerous method rappelle beaucoup celle de Faux-semblants). Mais de celui-là, on retiendra surtout la sensation d’un échec global, thématique, et d’un cinéaste devenu vieux monsieur respectable courant les festivals mondains.


David Cronenberg sur SEUIL CRITIQUE(S) : Le festin nuCrashLes promesses de l’ombre.

 

2 étoiles

Par mymp - Publié dans : Films - Communauté : Webzine cinéma
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Mardi 20 décembre 2011 2 20 /12 /Déc /2011 12:00

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Il aura fallu attendre pratiquement deux ans pour que Two gates of sleep, longtemps ignoré par les distributeurs français, trouve enfin un mécène indulgent qui veuille bien lui offrir une sortie confidentielle reléguée en fin d’année sur seulement six écrans dans toute la France. Et cette sortie inespérée, comme à l’improviste, viendrait presque confirmer, consacrer même le caractère unique et précieux de ce chef-d’œuvre frémissant signé par un jeune metteur en scène encore inconnu et plein de promesses : Alistair Banks Griffin. Surgit de nulle part (mais dans la continuité narrative et formelle de son court-métrage, Gauge) et en même temps sous l’emprise lumineuse, évidente mais contournée, de cinéastes singuliers, voire expérimentaux (citons, puisqu’il faut citer, Tarkovski, Weerasethakul, Reygadas, Sokourov, Grandrieux, Malick…), Two gates of sleep est un magnifique voyage vers l’inconnu, sans retour, rare et d’une émotion indescriptible.


Le dialogue est ténu, le scénario minimal, imaginé, "incanté" à partir d’un chant de L’Odyssée : "Étranger, les songes sont difficiles à expliquer et tous ne s'accomplissent point pour les hommes. Les songes sortent par deux portes, l'une de corne et l'autre d'ivoire.
Ceux qui sortent de l'ivoire bien travaillé trompent par de vaines paroles qui ne s'accomplissent pas ; mais ceux qui sortent par la porte de corne polie disent la vérité aux hommes qui les voient". Deux frères vivent isolés, simples marginaux à l’abri de la société, avec leur mère quelque part entre la Louisiane et le Mississippi. Quand celle-ci vient à mourir, ils entreprennent, à l’encontre des lois, un périple difficile pour honorer sa dernière volonté et enterrer son cercueil dans un lieu secret près d’une rivière.

Two gates of sleep, quasi-méditatif, rappelle beaucoup le somptueux Mère et fils d’Alexandre Sokourov où, déjà, un fils accompagnait, portait littéralement sa mère malade vers la mort à travers une nature apaisante qui, à chaque vibration de la journée, se laissait redécouvrir dans sa pleine harmonie. Mais le film de Banks Griffin est suffisamment libre dans ses évocations et son esthétisme pour que, au-delà des références inévitables, écrasantes, il puisse trouver sa propre part de rêve et d’exigence. Two gates of sleep, très court (à peine 1h20), donne pourtant le temps d’absorber, de contempler une beauté languide mais absolue, guidant de ses reflets permanents l’errance du deuil vers un apogée poétique, bouleversant. En trois parties indistinctes, éventuellement réversibles (vie quotidienne, exploration funèbre puis épopée mystique), le film fusionne en un geste délicat, mouvant, la nature omniprésente au primitif surgissant, la terre à l’eau, le vivant à l’indicible.

Remontant le fil d’une rivière tel un Styx niché au creux d’une forêt dense, protectrice et sauvage à la fois, possible Éden, Jack et Louis semblent s’évaporer dans l’air chaud, se transcender, se sublimer par-delà l’oubli et la mort agités de quelques râles soumis par les efforts. Quand l’un vient à disparaître par la volonté de l’autre, les portes du songe s’ouvrent (ou bien se referment-elles ?) et viennent, dans une aube claire et brumeuse, nous emporter une dernière fois et nous déposer jusque dans la terre au pied d’un grand arbre, terre noire et grouillante prête à accueillir, à recueillir les corps et les âmes qui se seraient perdues de cet autre côté.


Allégorie religieuse ou fable mythologique, gouffre ésotérique ou maniérisme expressionniste, là n’est pas l’enjeu, là n’est pas le soi-disant caractère que l’on cherche à définir, à donner trop facilement, pour pouvoir le fustiger, à ce film sensoriel, charnel et d’une douceur bienfaisante. Two gates of sleep, avant tout, est un film de l’inconscient, du ressenti immédiat (orée du ciel, grain de la peau, feuilles irisées, flots bruissants…), qui se coule en nous, intime et résurgent. La maîtrise des plans et du cadre est totale (la scène de chasse en ouverture, somptueuse même dans l’horreur d’un gibier dépecé en entier), du son aussi, de la lumière (incroyable travail de Jody Lee Lipes, entre peinture et photographie) et du rythme modulé. Banks Griffin, d’un talent flagrant, limpide, avance en équilibriste dans les pas invisibles de ses frêles passagers, contemplant avec eux l’ordre du monde et, d’un royaume plus obscur, son envers décelé.

 

5 étoiles

Par mymp - Publié dans : Films - Communauté : 1 article = 1 film
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Vendredi 16 décembre 2011 5 16 /12 /Déc /2011 12:00

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Quatrième (et dernière ?) mission pour Ethan Hunt, et déjà quinze ans de bons et loyaux services depuis que Brian De Palma s’est amusé à dynamiter en premier la série télé pour en faire un thriller explosif hanté par ses nombreuses obsessions formelles (suivi plus tard de John Woo puis de J. J. Abrams). Aujourd’hui, c’est Brad Bird, quand même le papa du Géant de fer (LE meilleur dessin animé du monde), des Indestructibles et de Ratatouille, qui s’y colle avec succès et doit faire face à un cahier des charges gravé dans le marbre : belle pépée sortant d’une voiture de sport, gadgets high-tech et un Tom Cruise sous amphétamines réalisant une cascade off the limits (suspendu dans les airs pendant des heures, faisant de la grimpette à mains nues dans les canyons du Colorado ou crapahutant sans trucages ni doublure à l’extérieur du 130e étage de la tour Burj Khalifa de Dubaï).

Ce Protocole fantôme a de la gueule, sans conteste, et même si Brad Bird ne parvient pas à imposer, à créer un style comme avaient su le faire ses prédécesseurs (qui, de toute façon, en avaient déjà un), il passe haut la main l’examen du tournage live (mise en scène fluide, carrée, nerveuse) en s’amusant comme un fou des clichés et des énormités du genre. Dommage en revanche que le scénario recycle sans originalité (et sur plus de deux heures) une vieille intrigue poussiéreuse de codes secrets et de missiles nucléaires entre la Russie et les États-Unis, thème archi-usé qui fit le bonheur des films d’action hollywoodiens dans les années 80.

Dommage également que le bad guy de service (Michael Nyqvist, transparent) manque singulièrement de charisme et de mordant, alors qu’on eût droit jadis aux si savoureux Philip Seymour Hoffman ou Vanessa Redgrave. Du coup, c’est Léa Seydoux qui épate la galerie en tueuse à gage française aussi belle qu’impitoyable. Mais qu’importe : complètement fun et d’une coolitude à toute épreuve, ce nouvel épisode procure rires (Simon Pegg, à l’humour décontracté) et adrénaline avec une envie flagrante de faire plaisir et de faire aussi du bon boulot.

Toute la partie à Dubaï est très réussie, presque un film à elle toute seule avec un cocktail parfait de suspens (la double séquence de l’échange codes/diamants, retorse à souhait), d’action et de tempête de sable monstrueuse, tout comme la scène du "couloir" au Kremlin, visuellement excitante (et que n’aurait pas reniée De Palma). En comparaison, le final "ludique", à défaut d’être vraiment spectaculaire, se la joue profil bas et vient clore le film sur une touche un tantinet mineure. Entre le renouveau noir corsé de James Bond et l’irrévérence explosive de L’agence tous risques, la saga Mission : Impossible, misant avant tout sur une efficacité old school, parvient donc encore à surprendre et à se surprendre elle-même.

 

Ethan Hunt sur SEUIL CRITIQUE(S) : Mission : Impossible III.

 

3 étoiles

Par mymp - Publié dans : Films - Communauté : Les anciens d'AlloCiné
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Lundi 12 décembre 2011 1 12 /12 /Déc /2011 12:00

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Les inavouables 4/7 - Christophe


Trois adolescentes prennent place un soir à bord d’une barque pour rejoindre une île. Mais, au cours de la traversée, un orage éclate, provoquant le chavirage de l’embarcation. Au petit matin, un jeune homme, Étienne (Bruno Guillain), découvre sur la plage Caroline, inconsciente (Monica Broek). Après s’être assuré qu’elle allait bien (je sens que l’esprit dénaturé de certains s’échauffe), il la met (n’y voyez pas un jeu de mots salace, bande de petits saligauds !) à l’abri dans une cabane de pêcheur, puis disparaît. La jeune fille reprend finalement connaissance et retrouve ses deux amies, Dorothée (Anja Schüte) et Hélène (Emmanuelle Béart). Décidant alors d’explorer l’île, les trois adolescentes découvrent une splendide villa où elles surprennent une jeune femme (Inger Maria Granzow) jouant du piano. Elle est bientôt rejointe par un homme (Patrick Bauchau) qui l’a prend dans ses bras et l’emmène dans une autre pièce. Cette apparition trouble tellement Caroline qu’elle ne peut s’empêcher de suivre le couple… Une fois n’est pas coutume, je n’entrerai pas dans les détails de l’intrigue, afin de ne pas en déflorer (le mot plairait à David Hamilton) les éléments-clés.


Premiers désirs… Voilà donc le film pour lequel je confesse un amour inavouable ! Inavouable d’un point de vue moral tout d’abord puisque son auteur, après avoir rencontré un grand succès dans les années 70, est aujourd’hui stigmatisé pour son goût plus que prononcé pour les nymphettes et autres Lolitas. Dans le cas présent, la question de l’âge des actrices ne se pose pas. Elles étaient en effet toutes majeures (certes d’un poil, si l’on me permet cette expression d’un goût assez douteux) au moment du tournage. Il n’empêche, le bougre est aujourd’hui regardé de l’autre côté du Channel et de l’Atlantique comme une sorte de Barbe bleue moderne assez terrifiant. Aussi, reconnaître un intérêt pour son œuvre est toujours un peu risqué, même si celle-ci continue d’être publiée. En 2006, La Martinière (qui n’est pas un éditeur underground) a ainsi mis en vente un épais album (336 pages) sobrement intitulé David Hamilton, dans lequel sont reproduits nombre de clichés du photographe et un recueil de contes érotiques.

Honteux également d’un point de vue esthétique. Le style de David Hamilton, très prisé il y a quelques années (je ne me prononcerai pas sur les raisons plus ou moins suspectes de cet engouement), est aujourd’hui généralement considéré avec un souverain mépris. Pour ma part, au risque de passer pour un ringard (mais vu que l’on doit déjà me regarder comme un pervers, ce n’est pas si grave), je reste sensible à l’onirisme romantique de ses photographies et à l’évanescence de son univers. Après tout, le goût en matière d’art est une affaire personnelle ; certains s’extasient bien devant Merda d’Artista, œuvre fameuse de Piero Manzoni dont j’ai déjà eu l’occasion de parler dans ma critique de Je suis un no man’s land (cela faisait ton sur ton). Et puis, que l’on apprécie ou pas, on ne peut pas ignorer que la manière hamiltonienne, si souvent imitée, n’a jamais été égalée : elle n’appartient qu’à cet artiste.

D’un strict point de vue cinématographique, ce n’est pas très glorieux non plus, et malgré mon admiration (mince, le mot est lâché !) pour le photographe, force est de reconnaître qu’Hamilton n’est pas un cinéaste très fameux. Et c’est un euphémisme car dans Premiers désirs, et comme dans ses autres réalisations, il se contente essentiellement de mettre en mouvement ses photographies. Cela ne fait évidemment pas un film, surtout lorsque le scénario est aussi pauvre. Cette évocation de l’éveil au désir d’une jeune fille, évocation sagement érotique (il y a toujours une serviette de bain mal - ou bien, c’est selon le point de vue - placée !), est de fait d’une indigence absolue. Et ce ne sont pas les dialogues qui compensent l’affaire. Pour en juger, que l’on savoure ce court extrait :


Dorothée - Caroline, Hélène ! Hé ! Attendez-moi !

Hélène - Oh, mais qu’est-ce que tu as encore toi ?

Dorothée - Écoute, j’ai deux pieds, et ils me font drôlement mal !

Hélène - Eh oui ! Si tu étais partie avec des chaussures moins extravagantes, t’aurais pas de problème !


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Le film n’est, par conséquent, pas très bon (il ne me paraît pas possible d’édulcorer davantage mon propos). D’un autre côté, s’il ne l’était pas, il ne serait pas inavouable ! Mais du moins Hamilton a-t-il toujours eu conscience de ses limites en la matière (on aimerait que tout le monde ait cette lucidité…). Dans Vingt-cinq ans d’un artiste, il raconte comment il fut sollicité par l’industrie cinématographique à la fin des années 1970. Après avoir longtemps décliné les offres qui se présentaient à lui (il considérait que sa manière de travailler, très spontanée, n’était pas adaptée au septième art), il accepta finalement de tourner, en 1977, Bilitis, adaptation par Catherine Breillat d’un recueil de poèmes de Pierre Louÿs. Le succès de ce premier essai l’entraîna vers d’autres projets qu’il qualifie lui-même, aujourd’hui, d’assez malheureux. En 1979, ce fut Laura, les ombres de l’été, puis, en 1980, Tendres cousines. Premiers désirs (1983), dont le tournage fut entamé sans scénario, fut un échec cuisant.

S’il reconnaît bien volontiers la piètre qualité de ses cinq films (il réalisa encore, en 1984, Un été à Saint-Tropez), il note néanmoins que ces expériences n’eurent pas que des conséquences négatives. Elles lui permirent, en réaction, de s’interroger sur son métier et ses motivations. David Hamilton fut donc un cinéaste médiocre. Pourtant, on lui doit d’avoir découvert un certain nombre d’acteurs, ce qui n’est pas donné à tout le monde. Et même si la carrière de Monica Broek s’arrêta après Un été à Saint-Tropez, il offrit à Bernard Giraudeau l’un de ses premiers rôles (Bilitis), lança la carrière de Patti d'Arbanville (célèbre, notamment, pour la chanson de Cat Stevens, Lady d'Arbanville) et révéla ici Emmanuelle Béart (je vais y revenir, rassurez-vous) et Stephan Freiss. L'héroïne de Premiers désirs, Monica Broeke, eut moins de chance puisqu'elle tourna seulement deux films (si l'on en croit sa fiche sur IMDB) uniquement sous la direction du photographe anglais. Anja Schüte, en revanche, continue d'apparaître dans de nombreuses séries allemandes.

Maintenant que tout le monde a bien saisi le côté scandaleux de mon attachement pour ce film, peut-être est-il temps d’en donner les raisons. J’ai déjà évoqué mon goût pour le style de David Hamilton, goût auquel se mêle probablement beaucoup de nostalgie. J’avais 14 ans lorsqu’il me fut donné de parcourir, pour la première fois (en cachette, on s’en doute !), l’un de ses albums (Collection privée). Il s’agissait d’un cadeau offert à quelqu’un d’assez proche et je dois avouer que ce que je découvris alors entre les pages glacées de ce livre éveilla en moi une émotion inconnue… que je n’ai jamais oubliée… et sur laquelle je ne serai pas plus précis, par bienséance…


Cependant, mon principal motif d’intérêt pour Premiers désirs tient au fait qu’il s’agit du premier rôle d’Emmanuelle Béart au cinéma (si l’on excepte ses apparitions dans La course du lièvre à travers les champs de René Clément et Demain les mômes de Jean Pourtalé). Et j’avoue que l’image de sa silhouette dans la lumière mordorée de la petite cabane de pêcheur n’est pas près de s’effacer de ma mémoire ! Certaines langues malveillantes prétendent que la comédienne n’est pas très fière de cette prestation. Ne croyez pas les rumeurs : j’ai lu en effet qu’elle gardait un excellent souvenir de ce tournage où elle n’avait rien d’autre à faire qu’à courir en short rose (voire un peu moins !) sur la plage. Il fut en plus, pour elle, l’occasion de revenir dans le Sud de la France, dont elle est originaire, après trois années passées à Montréal. Pour ce cycle des "Inavouables" dont l’heureuse idée a germé dans l’esprit tortueux de ce cher mymp, j’avais d’abord pensé vous entretenir du classique de Robert Lamoureux, Mais où est donc passée la septième compagnie ?. J’avais donc le choix : réduire à néant (néantiser, comme disait Sartre) ma réputation de cinéphile, ou donner l’impression que mon âme est corrompue. Il faut croire que je n’ai pas le souci de passer pour une personne de haute moralité.


À lire : David Hamilton, vingt-cinq ans d’un artiste (Denoël, 1992).

À voir : Premiers désirs, Éditions Traversières.

Par mymp - Publié dans : Cycles - Communauté : 1 article = 1 film
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Mercredi 7 décembre 2011 3 07 /12 /Déc /2011 12:00

le-cheval-de-turin

 

Il existe finalement peu de cinéastes, qu’on les disent d’hier ou d’aujourd’hui (combien sont-ils ? Tarkovski, Sokourov, Angelopoulos, et puis qui d’autre ?), parvenus dans leur carrière à un tel degré d’exigence artistique égal à celui de Béla Tarr. Généralement ignoré ou mis de côté en raison de sa radicalité totale, le cinéma du réalisateur hongrois, pourtant source d’inspiration chez les plus grands (Gus Van Sant par exemple), a livré des œuvres austères, massives, mais d’une puissance inégalée (la scène d’ouverture du Cheval de Turin, visible directement ici, est magnifique, hors des conventions) ; œuvres imposantes dont on retiendra surtout Damnation, Les harmonies Werckmeister et le monstre Sátántangó, cauchemar halluciné, épreuve physique (et esthétique) de sept heures sur la déliquescence d’une société maudite et avilie où les petites filles se suicident à la mort-aux-rats et des âmes damnées valsent à n’en plus finir sur un air d’accordéon entêtant.


Nourri de tous les clichés du film d’auteur propres à effrayer la masse grand public (noir et blanc charbonneux, peu de dialogues sinon le souffle du vent, dilatation du temps, plans-séquences étirés à l’extrême, décors désolés au cœur d’une campagne boueuse et pluvieuse), l’œuvre entière et compacte de Béla Tarr revient pourtant à une forme de pureté, d’essence même du langage cinématographique que ce Cheval de Turin pousse dans ses derniers retranchements, jusqu’aux limites consumées du style de Tarr, éprouvé ainsi dans ses propres volontés. Et de dernier, il faut bien sûr évoquer puisque Béla Tarr a annoncé, au dernier festival de Berlin d’où il repartit avec l’Ours d’argent, que Le cheval de Turin serait là (peut-être ?) l’œuvre ultime de sa carrière ; la fin du monde, enjeu essentiel du film, prend alors une résonance plus intime, plus évidente.

Le film part d’un fait survenu à Turin en 1889 : Nietzsche enlaça un cheval d'attelage qui venait d’être brutalisé par un cocher, avant de sombrer dans la folie et de passer les dernières années de sa vie en état quasi végétatif. Mais ce n’est pas le philosophe "fou" qui intéresse le cinéaste, mais bien le cheval. Il appartient à un fermier et à sa fille, vivant reclus dans une vieille masure au fond d’un vallon et dans le plus strict dénuement. Et pendant que le cheval se laisse mourir, refusant de manger ou de sortir de l’écurie, l’Apocalypse dehors fait rage (brume pénétrante, bourrasques effrénées, sols et verdure desséchés), prête à engloutir le monde d’un éternel linceul de ténèbres.

Sur six jours, en trente plans et 2h30 fascinantes, très rudes, Béla Tarr observe patiemment, et dans un pessimisme total, le lent désagrègement de l’humanité (scandé par une litanie obsédante, funèbre, faite d’orgues et de violoncelles) dont les derniers représentants seraient le cheval, le fermier et sa fille. Si un prédicateur et une bande de Tziganes viennent à un moment troubler leur laborieux quotidien (annonçant, chacun à leur façon, l’inéluctable châtiment), absolument rien ne saura dévier leur route du néant qui se prépare ; même en essayant d’y échapper, fuyant leur maison de pierres dans une tempête de plus en plus terrifiante, traînant avec elle poussière et feuilles comme des tourbillons de cendres, ils reviendront plus tard vers leur seul havre, leur seul lieu d’attache, incapables de révolte, de lutte, d’acharnement plus fort que l’abîme, acceptant de fait la mort prochaine et leur nature poreuse.


Comme toujours chez Tarr, la notion du temps réel finit par se diluer, par se perdre et se désagréger : regarde-t-on le film depuis vingt minutes, depuis deux heures ou même depuis quatre heures ? Les gestes sans cesse répétés deviennent hypnotiques, sont une transe d’un autre âge, vêtements que l’on met, que l’on défait puis que l’on remet, pommes de terre que l’on dévore encore fumantes, eau que l’on va chercher au puits, paysage dévasté que l’on regarde par la fenêtre… Cette régularité métronomique, déréglée par les signes précurseurs de l’Armageddon, ronge les jours et les nuits de ces deux êtres trahis par le sacré et par les éléments (l’eau, la terre et le feu ne sont plus). Le film se termine dans une obscurité totale, angoissante, prophétique, ramenant sans ménagement l’homme au vide et Dieu à son ignominie ; et offre au spectateur l’humble révérence d’un cinéaste "alchimiste" qui aura, longtemps, travaillé à ce point la glaise de l’existence et ses dérives, ses rythmes douloureux.

 

4 étoiles

Par mymp - Publié dans : Films - Communauté : 1 article = 1 film
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Vendredi 2 décembre 2011 5 02 /12 /Déc /2011 12:00

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Deuxième round pour Steve McQueen et Michael Fassbender après le choc Hunger en 2008. Explorant cette fois-ci les désarrois violents d’un homme dépendant au sexe, McQueen n’hésite pas, comme dans Hunger, à faire de Fassbender le corps du délit ; dès les premières minutes de Shame, l’acteur est aperçu dans sa plus stricte intimité. Celui-ci, dévoué entièrement à son metteur en scène fétiche, interprète avec une fièvre et une intensité rares un cadre aisé de New York (grise et chaleureuse à la fois, paradoxale comme elle pouvait l’être dans le bouleversant Sue perdue dans Manhattan) sous l’emprise compulsive de ses penchants sexuels.


Dans le métro, dans la rue, au bureau, chez lui, Brandon est sans cesse à la recherche d’une étreinte ou d’une peau, d’un baiser ou d’une jouissance à venir. L’arrivée de sa sœur va soudain perturber son quotidien fait d’habitudes, de réflexes contrôlés et de liaisons anonymes (ou virtuelles). Jamais loin d’une certaine tendance glauque (photographie rugueuse, scènes choc à la limite) qu’un sujet pareil laissait supposer, McQueen livre avant tout une introspection heurtée, périple noir dans les remous existentiels (corporels) d’un homme ayant désespérément besoin de se sentir exister, mais n’existant de fait que pour lui aux dépends des autres, ramenés invariablement à de simples personnes croisées (prostituées, collaborateurs de bureau, sœur borderline, corps inconnus).

Un homme seul qui souffre s’abandonnant dans la tiédeur du sexe, incapable d’entretenir une relation adulte et de vivre à l’instant, au présent (avouant qu’il préférerait être un rocker des années 60), et incapable d’aimer aussi, les autres, les femmes ou une collègue, Marianne, l’amenant, pourquoi pas, à bâtir quelque chose de valable, quelque chose de beau, de plus concret que frasques et autres écarts. Ses comportements obsessionnels empêchent sa reconstruction, son émancipation, même quand il tente de se reprendre, mais est-il seulement apaisé à la fin quand il retrouve cette fille dans le métro ?

Le désir brut est sans espoir, sans avenir, ramenant Brandon à son rang d’homme moderne perdu dans un monde qui s’étiole (plan magnifique où, au bout d’une jetée, à terre et sous la pluie, il pleure son impuissance, celle à vivre et celle à aimer) ; son corps lancé est devenu le dernier espace pour s’exprimer et pour être (du moins l’illusion d’être). Parfois sublime (les dix minutes vers la fin où s’enchaînent les scènes de la drague dans le bar, celle de la backroom et celle du plan à trois, accompagnées de violons de plus en plus stridents et terminées par un regard caméra brûlant), parfois comme extérieur à nous, Shame s’érige de chauds et de froids, de transports et d’ennuis.


McQueen privilégie les plans-séquences (celui au restaurant avec Marianne, superbe), mais sans retrouver l’éclat qui faisait leur puissance dans Hunger. Peut-être à cause d’un sujet qui n’apporte rien de nouveau par rapport à ce qui a été vu auparavant (Le dernier tango à Paris, Crash, Intimité ou encore Eyes wide shut, ont déjà observé les sexualités troubles de l’homo erectus avec plus de prégnance) ou d’une tension qui retombe un peu trop souvent (Carey Mulligan qui ânonne New York New York, les scènes au bureau…). Cela n’empêche pas Shame, entre malaises, vertiges et vague à l’âme, de captiver, d’égarer, d’envisager ainsi les artifices de notre condition (ici le sexe pathologique) sans jugement ni morale.


Steve McQueen sur SEUIL CRITIQUE(S) : Hunger.

 

3 étoiles et demi

Par mymp - Publié dans : Films - Communauté : Webzine cinéma
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