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Adapté du roman très remarqué de Lionel Shriver (qui est une femme), We need to talk about Kevin, le nouveau film de Lynne Ramsay, est une spirale vive laissant, à ses révolutions enfin accomplies, totalement hébété, totalement sonné aussi, et qui hante longtemps, très longtemps après telle une rêverie brutale qui reviendrait en boucle, à chaque minute comptée, évanouie de nos pensées. Un genre d’expérience fascinante, abrasive, procédant par l’image et par les sons, par la densité d’une histoire sombre comme un conte de fées névrotique (où ce ne seraient plus les parents qui tuent, abandonnent ou dévorent leur progéniture, mais l’enfant lui-même devenu une figure maléfique) emmenant le spectateur jusqu’au fond de l’abîme ou, à l’inverse, jusqu’à un soleil noir incandescent.
Le film travaille nos sensations et nos ressentis par l’exercice d’une mise en scène charnelle, viscérale (la première séquence, de ce point de vue, est très spectaculaire, tournée lors de la Tomatina à Buñol) ; flous, lumières, cadrages, résonances et modulations, c’est un cinéma hypnotique qui nous étourdi, nous chavire et nous désaxe, et désaxé à l’image d’Eva, toujours rompue, deux ans après, par les terribles événements qui ont vu sa vie se désagréger en fragments, en ténèbres acharnées. Eva et Franklin se sont rencontrés, se sont aimés passionnément, ont eu un fils, Kevin. Celui-ci, très tôt, semble manifester un rejet, une résistance à l’amour maternel. Rejet qui se transformera, au fil des années (et jusqu’à ses 16 ans), en une sorte d’aversion absolue, parfaite, puis en folie meurtrière rappelant les faits marquants d’une actualité tristement célèbre (celle des tueries perpétrées sur les campus étudiants, de Columbine ou de Virginia Tech).
C’est une relation amour/haine, une dialectique mère/fils ambivalente et chaotique comme il en a été rarement vues au cinéma. Entre une mère qui paraît avoir peur de son fils, paraît davantage le supporter (sacrifiant, pour lui, sa carrière professionnelle), l’affronter sans cesse que le chérir, et un père pataud, déconsidéré, aveugle au malaise, Kevin a tout loisir, toute latitude pour nourrir une misanthropie abyssale, sans limite, qu’il est impossible de mesurer ou d’imaginer comment et pourquoi elle s’est soudain manifestée, de quelle faille infernale elle a rué. À 8 ans, Kevin porte encore des couches, manipule, défie ses parents, nourrit une sorte de complexe d’Œdipe qui se serait altéré (nuire à sa mère tout en l’adorant, respecter son père tout en le maudissant). Et si c’était là le venin qui dévore, qui transporte Kevin ? Aimer trop fort sa mère jusqu’à vouloir la faire souffrir, la persécuter pour quelque éternité ? Exister à ses yeux et à personne d’autre, prouver son amour au-delà de la raison, d’un moindre jugement ?
De ce précipice vertigineux, proprement insondable, surgissent en nuées voraces les doutes et les remords d’Eva ; avait-elle une chance, une infime perspective de contrecarrer, d’enrayer ce qui se tramait ? Les différentes strates du récit (passé et présent), leur éventuelle subjectivité (comme des projections mentales d’Eva), explorent patiemment ces instants où celle-ci croit comprendre quelque chose, envisage une explication (une justification ?), élucide un geste, saisit une humeur, perçoit, des extrémités de sa mémoire telle une morsure fournie, les causes et les prétextes qui ont amené son fils à commettre l’inenvisageable. A-t-elle été une mauvaise mère ? A-t-elle enfanté un monstre, un assassin dont le goût du Mal est au moins égal à sa cruauté et à sa malveillance ? À qui la faute, en supposant qu’il y en ait une ? Qui blâmer, qui peut être tenu responsable de ce désastre ?
Dès le départ (dès l’accouchement en fait, filmé hors-champ comme une séance de torture), la relation entre Eva et son fils est compliquée. À peine présenté à la vie, le bébé crie, crie encore puis crie sans relâche. Scène glaçante et absurde où Eva, au bord de la rupture et ne supportant plus les hurlements aigus de son fils qui semble déjà la provoquer, l’éprouver, trouve un certain réconfort dans la violence des marteaux-piqueurs. C’est sa propre chair, son propre sang qui mute et qui déraille, exemptée d’une humanité normalement requise. We need to talk about Kevin, il faut que l’on parle de Kevin, suggère le titre, sauf qu’à aucun moment, Eva et Franklin n’envisageront une discussion arrêtée, prendront le temps d’établir une décision réfléchie, sensée (sinon celle d’un divorce pour rien) permettant une possible rémission, un empêchement du pire.
We need to talk about Kevin a quelque chose de l’état second, pas de la transe, mais de la fièvre psychique et sensorielle qui ne s’affranchit pas entièrement de son récit ou d’une réalité trouvant encore en nous plusieurs échos, plusieurs repères. Le film reste concret dans ses actes et dans ses enjeux, mais accapare très souvent nos affects et nos perceptions, imprègne nos vastes territoires. Il ne s’embarrasse de trop de grâce parce que le film est une griffure, un cauchemar démesuré quand il s’agit de rendre compte de l’ampleur de la tragédie et de l’inexprimable perversité de Kevin (qui semble avoir tout planifié depuis ses 8 ans) à l’encontre de sa famille, et surtout de sa mère. On pourra reprocher à Ramsay ses effets de stylisation, de "poseuse", alors qu’elle nous embarque beaucoup plus loin, cherche d’abord à perturber, à bouleverser nos dispositions par de nombreuses impressions, parfois douces, parfois furieuses, plutôt qu’à fournir un bel objet esthétique.
Les symboliques sont fortes (le rouge que l’on retrouve partout, tout le temps, organique et palpitant ; la maison à nettoyer, à "purifier" comme Eva tente d’exorciser les ombres grimaçantes de son existence), la psychologie est simple, éventuellement pratique. Le film s’essaie à l’expressionnisme, à l’allégorie (scène importante, presque primale, quand Eva raconte à Kevin l’histoire de Robin des bois), multiplie par dix ses intentions, ses visions (la Tomatina, la soirée du Nouvel An, la responsable d’Eva aux ongles crochus…), quitte à majorer le trait, les réflexions, les ambiances, les interrogations, sans réellement chercher à canaliser tout cela mais, au contraire, à en faire quelque chose proche du magma sculpté, ouvragé par les non-dits et les trop-pleins, les fulgurances et les envoûtements (renforcés par la musique étrange de Jonny Greenwood).
L’œuvre va aux termes de sa démarche et de l’épreuve pour transcender celle, par la séduction des plans et leur empreinte visuelle, d’une femme rongée par la culpabilité cherchant à embrasser les événements, à disséquer leur mécanique, leur rigoureuse fatalité, et surtout la démence de son fils resté trop longtemps un insaisissable, un terrifiant mystère. Ezra Miller (Kevin) est impressionnant, et même totalement effrayant ; regard en biais ou par en dessous, physique étrange, ciselé, voix et phrasé secs, coupants, desquels sourdent, constamment, le mépris et l’artifice. C’est un archer de la mort, antéchrist aux yeux et aux cheveux de jais. Il désempare le spectateur (d’autant qu’il désempare Eva), nous trouble et nous pique à la nuque. Face à lui, contre lui, Tilda Swinton est une nouvelle fois époustouflante, mère fragile en proie à une détresse maternelle (ou un rejet pathologique de l’enfant ?), sublime et émouvante, lueur magnifique dans les obscurs de cette cantilène. Quelques maladresses dérisoires (la scène d’Halloween, un peu trop de standards pop) n’altèrent jamais l’harmonie étrange (entre dérobades et certitudes) ni la puissance languide du film, tourment aurifère qui traîne derrière lui, pour des années au moins, les volutes, les effluves d’un entêtant parfum funèbre.
Tilda Swinton sur SEUIL CRITIQUE(S) : Amore.
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